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Définition Wikipédia de : Rationalisme



Philosophie



Introduction :

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Portail de la philosophie  

     Le rationalisme est la doctrine qui pose la raison discursive comme seule source possible de toute connaissance rĂ©elle.


     PrĂ©cisions terminologiques :


     On trouve couramment et identiquement les expressions de « rationalisme moderne Â» ou de « rationalisme classique Â» pour dĂ©signer le rationalisme tel qu’il se formule de Descartes Ă  Leibniz, correspondant Ă  peu près Ă  ce que l’on peut appeler depuis Kant le « rationalisme dogmatique Â» :

    Liste :
  • Le rationalisme est dogmatique, lorsque la raison, considĂ©rĂ©e comme seule source dĂ©terminante de la connaissance, et par ses seuls principes a priori, prĂ©tend atteindre la vĂ©ritĂ©, particulièrement dans le domaine mĂ©taphysique.
    Liste :
  • L'expression « rationalisme moderne Â» vise Ă  le situer dans l’histoire de la pensĂ©e conformĂ©ment Ă  la terminologie d’usage (la pĂ©riode moderne commençant au XVI siècle, après la pĂ©riode mĂ©diĂ©vale) et le distinguant du statut de la raison dans la philosophie antique, tel qu’on le trouve chez Platon et Aristote par exemple.
    Liste :
  • L'expression « rationalisme classique Â» vise Ă  le distinguer d’un rationalisme Ă©largi et renouvelĂ©, « modernisĂ© Â», par la critique kantienne et l’apport des sciences expĂ©rimentales : « rationalisme critique Â» pour Kant et Karl Popper, « rationalisme appliquĂ© Â» chez Gaston Bachelard...
    Liste :
  • On trouve Ă©galement l’expression « rationalisme continental Â» pour le distinguer et l’opposer Ă  l’empirisme anglo-saxon (Hobbes, Locke, Hume, etc.).

     Nous suivrons ici une terminologie distinguant un rationalisme moderne (de Descartes Ă  Leibniz), d’un rationalisme critique pour dĂ©signer gĂ©nĂ©ralement le rationalisme kantien et post-kantien, indĂ©pendamment des nuances, parfois sensibles, dont il se compose.


     Le mot de rationalisme fut Ă©galement utilisĂ© avant la Renaissance, et pendant le Moyen Ă‚ge : il s'agissait alors de rationalisme en thĂ©ologie.

- Sommaire de la page -









Chapitre : Le rationalisme moderne



     L’attitude intellectuelle visant Ă  placer la raison et les procĂ©dures rationnelles comme sources de la connaissance remonte Ă  la Grèce antique, lorsque sous le nom de logos (qui signifie Ă  l'origine discours), elle se dĂ©tache de la pensĂ©e mythique et, Ă  partir des sciences, donne naissance Ă  la philosophie.


     Platon ne voit dans la sensibilitĂ© qu’une pseudo connaissance ne donnant accès qu’à la rĂ©alitĂ© sensible, matĂ©rielle et changeante du monde. Se fier Ă  l’expĂ©rience sensible, c’est ĂŞtre comme des prisonniers enfermĂ©s dans une caverne qui prennent les ombres qui dĂ©filent sur la paroi faiblement Ă©clairĂ©e, pour la rĂ©alitĂ© mĂŞme. « Que nul n’entre ici s’il n’est gĂ©omètre Â», fait-il graver au fronton de son Ă©cole : l’exercice des mathĂ©matiques nous apprend Ă  nous dĂ©tacher de nos sens et Ă  exercer notre seule raison, prĂ©alable nĂ©cessaire Ă  la dialectique philosophique. La connaissance du rĂ©el est connaissance des IdĂ©es ou essences, rĂ©alitĂ©s intelligibles et immuables, et cette connaissance est rationnelle. Il y a en ce sens un rationalisme platonicien.


     Aristote, au contraire, appuie sa philosophie sur l'observation concrète de la nature (physis), et pose les bases


     Mais ce n’est pas l’usage de la raison, ni sa revendication, qui suffit Ă  dĂ©finir le rationalisme comme doctrine. Celle-ci se constitue et se systĂ©matise Ă  la fin de la Renaissance, dans les conditions spĂ©cifiques de la redĂ©couverte de l’hĂ©ritage antique, et de la mathĂ©matisation de la physique.


     Le rationalisme moderne repose sur le postulat mĂ©taphysique selon lequel les principes qui sous-tendent la rĂ©alitĂ© sont identiques aux lois de la raison elle-mĂŞme. Ainsi en est-il du principe de raison dĂ©terminante (ou de raison suffisante) que Leibniz, dans les Essais de thĂ©odicĂ©e (1710), formule de la manière suivante :

« c’est que jamais rien n’arrive, sans qu’il y ait une cause ou du moins une raison dĂ©terminante, c’est-Ă -dire quelque chose qui puisse servir Ă  rendre raison a priori, pourquoi cela est existant plutĂ´t que non existant, et pourquoi cela est ainsi plutĂ´t que de toute autre façon. Â»

     S’il n’est rien qui ne soit ni n’arrive sans cause, il n’est rien dès lors qui ne soit, en droit, intelligible et explicable par la raison. Dans le cadre de l’onto-thĂ©ologie, cette identitĂ© de la pensĂ©e et de l’être trouve sa justification ultime en Dieu, crĂ©ateur du monde et de ses lois d’une part, de la raison humaine et de ses principes d’autre part. Ce en quoi le rationalisme ainsi compris s'accomplit pleinement dans l'idĂ©alisme philosophique, auquel Hegel donnera sa forme la plus systĂ©matique, dans la formule : « ce qui est rationnel est effectif, et ce qui est effectif est rationnel Â» (PrĂ©face des Principes de la philosophie du droit).


     Il en rĂ©sulte que la raison, contenant des principes universels et des idĂ©es a priori exprimant des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles, est immuable et identique en chaque homme. C’est en ce sens que Descartes, dans le Discours de la mĂ©thode, Ă©crit : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagĂ©e Â», prĂ©cisant que « la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement Ă©gale en tous les hommes. Â»


     Du point de vue de l’origine de nos connaissances, le rationalisme est traditionnellement opposĂ© Ă  l’empirisme, Ă  l’irrationalisme, et Ă  la rĂ©vĂ©lation :

  - Sous-chapitre : Rationalisme et empirisme


     Selon l’empirisme, l’expĂ©rience est la source de toutes nos connaissances. Comme l'explique John Locke dans l’Essai sur l’entendement humain de 1690 :

« Supposons que l’esprit soit, comme on dit, du papier blanc (tabula rasa), vierge de tout caractère, sans aucune idĂ©e. Comment se fait-il qu’il en soit pourvu ? D’oĂą tire-t-il cet immense fonds que l’imagination affairĂ©e et limitĂ©e de l’homme dessine en lui avec une variĂ©tĂ© presque infinie ? D’oĂą puise-t-il ce matĂ©riau de la raison et de la connaissance ? Je rĂ©pondrai d’un seul mot : de l’expĂ©rience ; en elle, toute notre connaissance se fonde et trouve en dernière instance sa source. Â»

     Cette expĂ©rience, c’est celle de nos sens externes, qui nous permet par exemple de former l’idĂ©e de couleur, mais aussi celle de notre pensĂ©e en acte, par laquelle nous sommes capables de former l’idĂ©e de pensĂ©e, ou de raisonnement.


     Le rationalisme postule, en effet, l’existence en la raison de principes logiques universels (principe du tiers exclu, principe de raison suffisante) et d’idĂ©es a priori, c’est-Ă -dire indĂ©pendantes de l’expĂ©rience et prĂ©cĂ©dant toute expĂ©rience. Ainsi Descartes admet-il l'existence d'idĂ©es a priori et innĂ©es telles que l'idĂ©e d'infini, de temps, de nombre, ou l'idĂ©e mĂŞme de Dieu qui est « comme la marque de l’ouvrier sur son ouvrage Â», idĂ©es simples et premières, sans lesquelles l’expĂ©rience sensible nous resterait inintelligible : « je considère qu’il y a en nous certaines notions primitives, qui sont comme des originaux, sur le patron desquels nous formons toutes nos autres connaissances Â» (Lettre Ă  Elisabeth du 21 mai 1643).


     Aux yeux du rationalisme, en effet, l’expĂ©rience sensible ne saurait donner de connaissance vĂ©ritable. Platon dĂ©jĂ  en dĂ©nonçait le caractère fluctuant et relatif, qui ne nous montre qu’un jeu d’ombres inconsistant, et Descartes, dans la première MĂ©ditation mĂ©taphysique, le caractère trompeur :

« Tout ce que j’ai reçu jusqu’à prĂ©sent pour le plus vrai et assurĂ©, je l’ai appris des sens ou par les sens : or j’ai quelquefois Ă©prouvĂ© que ces sens Ă©taient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement Ă  ceux qui nous ont une fois trompĂ©s. Â»

     Le rationalisme, cependant, nous le verrons plus bas sous sa forme critique, ne rĂ©pudie pas l’expĂ©rience sensible mais la soumet Ă  des formes a priori qui la rendent possible et en organisent le donnĂ©.

  - Sous-chapitre : Rationalisme et irrationalisme


     Il faut entendre ici par irrationalisme la rĂ©fĂ©rence Ă  toute expĂ©rience ou toute facultĂ© autre que la raison et n’obĂ©issant pas Ă  ses lois, supposĂ©e donner une connaissance plus profonde et plus authentique des phĂ©nomènes et des ĂŞtres, et laissant place Ă  une frange d’ineffable, de mystère, ou d’inexplicable. Le rationalisme s’oppose en ce sens au mysticisme, Ă  la magie, Ă  l’occultisme, au sentimentalisme, au paranormal ou encore Ă  la superstition. Seuls font autoritĂ© les processus rationnels : Ă©vidence intellectuelle, dĂ©monstration, raisonnement.
C’est au sentimentalisme romantique que s’en prend Hegel dans la prĂ©face Ă  la PhĂ©nomĂ©nologie de l'esprit, lorsqu’il Ă©voque cette prĂ©tendue philosophie qui « par l’absence de concept se donne pour une pensĂ©e intuitive et poĂ©tique, jette sur le marchĂ© des combinaisons fantaisistes, d’une fantaisie seulement dĂ©sorganisĂ©e par la pensĂ©e – fantastiqueries qui ne sont ni chair, ni poisson, ni poĂ©sie, ni philosophie Â». Celui qui prĂ©tend toucher la vĂ©ritĂ© dans l’expĂ©rience ineffable du sentiment intime se condamne au silence et Ă  la solitude de l’incommunicabilitĂ© ; « en d’autres termes, il foule aux pieds la racine de l’humanitĂ© Â».

  - Sous-chapitre : Rationalisme et rĂ©vĂ©lation


     D’un point de vue thĂ©ologique, le rationalisme met en avant la lumière naturelle de la raison par opposition Ă  la connaissance rĂ©vĂ©lĂ©e que constitue la foi. Contre le fidĂ©isme, il demande que les articles de la foi et les Écritures elles-mĂŞmes soient soumis Ă  l’examen rationnel.


     Spinoza, dans le TraitĂ© thĂ©ologico-politique, dĂ©veloppe une lecture critique de l’Ancien Testament.
Descartes, dans la prĂ©face « aux Doyens et docteurs de la facultĂ© de thĂ©ologie de Paris Â» qui prĂ©cède les MĂ©ditations mĂ©taphysiques, affirme que « tout ce qui se peut savoir de Dieu peut ĂŞtre montrĂ© par des raisons qu’il n’est pas besoin de chercher ailleurs que dans nous-mĂŞmes, et que notre esprit seul est capable de nous fournir Â». Selon lui en effet, parallèlement Ă  la thĂ©ologie rĂ©vĂ©lĂ©e, la seule raison nous permet de dĂ©montrer l'existence de Dieu par l'argument ontologique, de sorte que l’existence de Dieu dĂ©coule nĂ©cessairement de son essence, comme il dĂ©coule nĂ©cessairement de l’essence du triangle que la somme de ses angles Ă©gale deux angles droits.


     Ainsi, pour Descartes, la recherche de la vĂ©ritĂ© peut se faire par la raison seule, sans la lumière de la foi (les Principes de la philosophie). Le cogito ergo sum postule que l'homme est une substance intelligente qui peut accĂ©der Ă  la vĂ©ritĂ©.






Chapitre : Le rationalisme critique



     Le rationalisme critique, issu de l’entreprise kantienne, peut se caractĂ©riser par trois traits :

    Liste :
  • Le renoncement Ă  ses prĂ©tentions dogmatiques et mĂ©taphysiques.
  • L’intĂ©gration de l’expĂ©rience au sein d’une dialectique expĂ©rimentale.
  • La reconnaissance par la raison elle-mĂŞme de ses limites et de son historicitĂ©.

  - Sous-chapitre : La synthèse kantienne


     Le dĂ©veloppement de la physique expĂ©rimentale moderne, Ă  la fin de la Renaissance, avec les figures majeures de GalilĂ©e, Torricelli, et Newton, va peu Ă  peu conduire Ă  une rĂ©vision du statut de la raison dans ses relations avec l’expĂ©rience. « Hypotheses non fingo Â», « je ne forge pas d’hypothèses Â», dĂ©clare Newton : la science de la nature rĂ©clame l’observation des faits, et ne peut dĂ©couler de seuls principes a priori. Kant, très attentif Ă  cette question, en prend acte dans la Critique de la raison pure. Il y distingue trois facultĂ©s :

    Liste :
  • La sensibilitĂ© ou facultĂ© des intuitions empiriques, par laquelle quelque chose nous est donnĂ©.
  • L’entendement ou facultĂ© des concepts. Les catĂ©gories pures de l’entendement sont les règles qui nous permettent d’organiser a priori l’expĂ©rience, comme par exemple la relation de causalitĂ©.
    « Aucune de ces deux propriĂ©tĂ©s n’est prĂ©fĂ©rable Ă  l’autre. Sans la sensibilitĂ©, nul objet ne nous serait donnĂ© et sans l’entendement nul ne serait pensĂ© (...) De leur union seule peut sortir la connaissance. Â»
    ConnaĂ®tre, c’est donc appliquer des concepts Ă  des intuitions, de telle sorte que « des pensĂ©es sans contenu sont vides, des intuitions sans concepts, aveugles Â».
  • La raison ou facultĂ© des IdĂ©es. Une IdĂ©e ne pouvant correspondre Ă  aucun objet donnĂ© dans l’expĂ©rience (Dieu, l’immortalitĂ© de l’âme, la libertĂ©), de tels objets suprasensibles ne peuvent donc ĂŞtre objets de connaissance au sens dĂ©fini plus haut.

     On peut par consĂ©quent estimer que Kant opère la synthèse entre l’empirisme et le rationalisme, en donnant droit Ă  l’un comme Ă  l’autre. Mais cette synthèse s’opère en rĂ©alitĂ© dans le sens d’un rationalisme critique :

« Que toute notre connaissance commence avec l’expĂ©rience, cela ne soulève aucun doute (...) Mais si toute notre connaissance dĂ©bute avec l’expĂ©rience, cela ne prouve pas qu’elle dĂ©rive toute de l’expĂ©rience. Â»

     Le donnĂ© empirique en effet, donnĂ© certes irrĂ©ductible Ă  la raison, ne peut ĂŞtre organisĂ© et donner lieu Ă  une connaissance qu’à travers les formes a priori de notre esprit :

    Liste :
  • formes Ă  priori de la sensibilitĂ© elle-mĂŞme, que sont l’espace et le temps,
  • catĂ©gories pures de l’entendement qui constituent pour ainsi dire la structure logique inhĂ©rente Ă  notre esprit, structure dans laquelle nous mettons en forme les donnĂ©es issues de la sensibilitĂ© pour en opĂ©rer la synthèse, et dont dĂ©rivent toutes les fonctions logiques de nos jugements. (Pour le tableau complet des catĂ©gories, voir l’article Critique de la raison pure)

     Si bien que la rĂ©alitĂ© en soi nous reste Ă  jamais inconnaissable : nous n’avons accès qu’à une rĂ©alitĂ© phĂ©nomĂ©nale.


     Si donc Kant se dĂ©tourne du postulat cartĂ©sien des idĂ©es simples et innĂ©es constitutives d’une connaissance pure indĂ©pendante de l’expĂ©rience (dogmatisme), c’est pour leur substituer les catĂ©gories pures de l’entendement qui sont la condition de possibilitĂ© de toute expĂ©rience possible.

  - Sous-chapitre : L’abandon des prĂ©tentions mĂ©taphysiques


     En consĂ©quence de la critique kantienne, prĂ©tendre connaĂ®tre des objets suprasensibles relève d’un usage illĂ©gitime de la raison. Ainsi se trouvent invalidĂ©es les tentatives de dĂ©monstration rationnelle de l’existence de Dieu : contre l’argument ontologique de Saint Anselme et de Descartes, Kant explique que du simple concept de Dieu, on ne peut en dĂ©duire analytiquement l’existence. « J’ai donc dĂ» supprimer le savoir pour lui substituer la croyance. Â»


     C’en est fini des prĂ©tentions mĂ©taphysiques et du dogmatisme de la raison. Dans les annĂ©es 1830, Auguste Comte, en son Cours de philosophie positive, dĂ©crit en ces termes l’état positif, ou scientifique, auquel est enfin parvenu l’intelligence :

« Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain, reconnaissant l’impossibilitĂ© d’obtenir des notions absolues, renonce Ă  chercher l’origine et la destination de l’univers, et Ă  connaĂ®tre les causes intimes des phĂ©nomènes, pour s’attacher uniquement Ă  dĂ©couvrir, par l’usage bien combinĂ© du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-Ă -dire leurs relations invariables de succession et de similitude. Â»

     Il s’agit dĂ©sormais de comprendre comment un phĂ©nomène se produit. Les faits observables sont liĂ©s par des lois qui en expriment seulement les relations constantes.


     C’est dans cette perspective qu’en 1964, E. Kahane, dans son Dictionnaire rationaliste, peut le dĂ©finir de la manière suivante : « Le rationalisme comporte explicitement l'hostilitĂ© Ă  toute mĂ©taphysique, le refus de tout inconnaissable a priori, et l'exclusion de tout autre mode allĂ©guĂ© de connaissance, tel que la rĂ©vĂ©lation, l'intuition rĂ©duite Ă  elle seule, etc. Â»

  - Sous-chapitre : La dialectique expĂ©rimentale


     Loin d’exclure l’expĂ©rience, le rationalisme kantien en fait l’une des deux sources de nos connaissances et rĂ©concilie en ce sens rationalisme et empirisme. Mais il convient de prĂ©ciser ce que l’on entend dès lors par « expĂ©rience Â» :


     Elle ne saurait consister, comme le croirait un empirisme naĂŻf, en un fait brut, en une vĂ©ritĂ© du rĂ©el se donnant Ă  nous dans l’évidence du constat immĂ©diat. Sans la mĂ©diation de la raison en effet, l’expĂ©rience resterait muette et ne saurait rien nous enseigner. Les faits ne parlent pas d’eux-mĂŞmes. Kant – il faut encore ici l’évoquer – y insiste longuement dans la Critique de la Raison Pure :

« [Les physiciens] comprirent que la raison ne voit que ce qu’elle produit elle-mĂŞme d’après ses propres plans et qu’elle doit prendre les devants avec les principes qui dĂ©terminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu’elle doit obliger la nature Ă  rĂ©pondre Ă  ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracĂ© d’avance, nos observations ne se rattacheraient point Ă  une loi nĂ©cessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc que la raison se prĂ©sente Ă  la nature tenant, d’une main, ses principes qui seuls peuvent donner aux phĂ©nomènes concordants entre eux l’autoritĂ© de lois, et de l’autre, l’expĂ©rimentation qu’elle a imaginĂ©e d’après ces principes, pour ĂŞtre instruite par elle, il est vrai, mais non pas comme un Ă©colier qui se laisse dire tout ce qui plaĂ®t au maĂ®tre, mais, au contraire, comme un juge en fonctions qui force les tĂ©moins Ă  rĂ©pondre aux questions qu’il leur pose. Â»

     Ce qui nous est ainsi schĂ©matiquement tracĂ©, c’est la dĂ©marche de la science expĂ©rimentale telle qu’elle se dessine depuis GalilĂ©e :

    Liste :
  • Observation rigoureuse d’un phĂ©nomène que l’on cherche Ă  expliquer
  • Formulation d’une hypothèse, qui est un Ă©noncĂ© que l’on peut soumettre Ă  un test
  • ExpĂ©rimentation, par l’élaboration d’un montage permettant d’éprouver la validitĂ© de l’hypothèse.

     De la mĂŞme façon qu’un « homme d’expĂ©rience Â» est non seulement un homme qui a vĂ©cu, mais un homme qui a su rĂ©flĂ©chir Ă  ce vĂ©cu pour en tirer des leçons, l’expĂ©rience pour le savant n’a de sens qu’en fonction de problèmes qu’il cherche Ă  rĂ©soudre, et d’hypothèses rationnelles qu’il Ă©labore Ă  cette fin. Gaston Bachelard, dans Le nouvel esprit scientifique, l’explique en ces termes :

« (...) une expĂ©rience ne peut ĂŞtre une expĂ©rience bien faite que si elle est complète, ce qui n’arrive que pour l’expĂ©rience prĂ©cĂ©dĂ©e d’un projet bien Ă©tudiĂ© Ă  partir d’une thĂ©orie achevĂ©e (...) Les enseignements de la rĂ©alitĂ© ne valent qu’autant qu’ils suggèrent des rĂ©alisations rationnelles. Â»

     Le dispositif expĂ©rimental, effectuĂ© en laboratoire, est rationnellement planifiĂ© et construit par le chercheur, en fonction des hypothèses qu’il veut tester. Il nĂ©cessite un appareillage complexe, qui est lui-mĂŞme le rĂ©sultat d’un effort thĂ©orique antĂ©rieur. Comme le prĂ©cise Bachelard (op. citĂ©) :

« (...) il faut que le phĂ©nomène soit triĂ©, filtrĂ©, Ă©purĂ©, coulĂ© dans le moule des instruments, produit sur le plan des instruments. Or les instruments ne sont que des thĂ©ories matĂ©rialisĂ©es. Il en sort des phĂ©nomènes qui portent de toutes parts la marque thĂ©orique. Â»

     D’oĂą l’expression, par ce mĂŞme philosophe, de « rationalisme appliqué». L’expĂ©rience en laboratoire n’est donc pas le rĂ©el Ă  l’état brut, mais un rĂ©el reconstruit et sĂ©lectif, dans lequel la vĂ©ritĂ© s’élabore Ă  travers un ensemble d’opĂ©rations et de procĂ©dures rationnelles qui corrigent notre approche naĂŻve et spontanĂ©e. « Rien n’est donnĂ©, tout est construit. Â» Se dessine en ce sens une dialectique expĂ©rimentale, un dialogue et une collaboration entre l’expĂ©rience et la raison, ouvrant la voie, selon l’expression de Bachelard, Ă  une « Ă©pistĂ©mologie non cartĂ©sienne Â».

  - Sous-chapitre : HistoricitĂ© de la raison


     Avec la PhĂ©nomĂ©nologie de l'esprit, Hegel mettait en avant l’historicitĂ© d’une raison qui dĂ©veloppe ses formes Ă  travers l’histoire du monde. Comme le fait observer Gilles-Gaston Granger, « la grande dĂ©couverte hĂ©gĂ©lienne, c’est le caractère historique de la raison Â», et cette prise de conscience de l’historicitĂ© dĂ©termine le rationalisme contemporain. Ă€ une conception fixiste de la raison, telle qu’elle apparaĂ®t encore dans les catĂ©gories de l’entendement dont Kant entendait dresser une fois pour toutes le tableau complet, s’oppose dĂ©sormais une conception dynamique de la raison, toujours liĂ©e au contexte historique et Ă©pistĂ©mologique dans lequel elle se dĂ©ploie.


     Bachelard, en introduisant dans La formation de l’esprit scientifique (1938) la notion d’obstacle Ă©pistĂ©mologique, veut montrer une pensĂ©e rationnelle en prise Ă  des « crises de croissance Â» :

« C’est dans l’acte mĂŞme de connaĂ®tre, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nĂ©cessitĂ© fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C’est lĂ  que nous montrerons des causes de stagnation et mĂŞme de rĂ©gression, c’est lĂ  que nous dĂ©cèlerons des causes d’inertie que nous appellerons des obstacles Ă©pistĂ©mologiques. Â»

     Les conquĂŞtes progressives du rationalisme se font dès lors contre la raison elle-mĂŞme, de sorte qu’« en revenant sur un passĂ© d’erreurs, on trouve la vĂ©ritĂ© en un vĂ©ritable repentir intellectuel. Â» PassĂ© d’erreurs : gĂ©nĂ©ralisation hâtive de la connaissance, habitudes verbales, pragmatisme, substantialisation, rĂ©alisme naĂŻf qui sont autant d’obstacles que la science dresse face Ă  elle-mĂŞme. « PrĂ©ciser, rectifier, diversifier, ce sont lĂ  des types de pensĂ©es dynamiques qui s’évadent de la certitude et de l’unitĂ© et qui trouvent dans les systèmes homogènes plus d’obstacles que d’impulsions. Â» L’esprit rationnel, dans le cadre des sciences, doit ĂŞtre un esprit critique toujours en alerte devant ses propres facteurs d’inertie, toujours prompt Ă  remettre en question ses propres conquĂŞtes. « Reste ensuite la tâche la plus difficile : mettre la culture scientifique en Ă©tat de mobilisation permanente, remplacer le savoir fermĂ© et statique par une connaissance ouverte et dynamique, dialectiser toutes les variables expĂ©rimentales, donner enfin Ă  la raison des raisons d’évoluer. Â»


     Dans un mĂŞme ordre d’idĂ©es, Karl Popper, dans La logique de la dĂ©couverte scientifique, tente de montrer que le caractère d’une thĂ©orie scientifique tient Ă  sa rĂ©futabilitĂ©. On ne peut en effet, Ă  partir d’expĂ©riences singulières, aussi nombreuses soient-elles, conclure Ă  l’universalitĂ© d’une loi. Mais on peut la tester : il suffit de montrer une seule observation contraire Ă  un Ă©noncĂ© universel pour ĂŞtre certain que cet Ă©noncĂ© est faux. Le vrai n’est donc pas la simple rĂ©ciproque du faux, de sorte qu’on ne peut vĂ©rifier une hypothèse, mais seulement essayer de la falsifier. Une thĂ©orie ne sera dès lors tenue pour vraie qu’autant qu’elle rĂ©sistera aux tests expĂ©rimentaux pour la mettre en Ă©chec. C’est dire par consĂ©quent que la science progresse par rĂ©futations et expĂ©rimentation : rien n’est dĂ©finitif, la vĂ©ritĂ© est toujours provisoire.


     La raison n’est plus conçue comme un système clos et rigide de principes dĂ©terminĂ©s a priori, mais bien comme une rĂ©alitĂ© plastique et dynamique, comme un processus constructif, dont tĂ©moigne l’histoire mĂŞme de la connaissance. Ce que l’on considère comme Ă©tant une explication rationnelle dĂ©pend donc Ă©troitement du contexte historique dans lequel elle est formulĂ©e, de l’état des connaissances, et de l’évolution des techniques d’observation et d’expĂ©rimentation. Le concept de probabilitĂ©, par exemple, introduit dans les modèles complexes de la science des particules, ou celui de modèle local, ne pouvaient intervenir Ă  titre d’explication rationnelle dans le cadre de la physique galilĂ©enne ou newtonienne. Comme le prĂ©cise Gilles-Gaston Granger : « Ainsi la science progresse-t-elle par dĂ©passements successifs des formes pĂ©rimĂ©es de la raison (…) L’irrationalitĂ© vĂ©ritable apparaĂ®t donc plutĂ´t comme une rĂ©gression vers des formes anachroniques de l’explication. Â»


     Tel se veut le rationalisme critique, Ă©largi : un rationalisme dĂ©barrassĂ© de ses prĂ©jugĂ©s mĂ©taphysiques, intimement mĂŞlĂ© au dĂ©veloppement des sciences, qui se construit par dĂ©passement de ses propres formes historiques, et issu d’une conception dynamique de la raison.






Chapitre : Organisations rationalistes en France



     Le terme de « rationalisme Â» est revendiquĂ© par un certain nombre d'organisations proches de l'anti-clĂ©ricalisme et du positivisme. Il se distingue, en ce sens restreint, du sens gĂ©nĂ©ral plus philosophique (le rationalisme philosophique, de Kant ou de Hegel, ne s'oppose nullement Ă  la religion ou Ă  la thĂ©ologie).






Chapitre : Point de vue chrétien


    Liste :
  • Le syllabus de Pie IX condamnait certains aspects du rationalisme, lorsque trop radical.





Chapitre : Point de vue artistique







Chapitre : Références



     



     



     



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