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Définition Wikipédia de : Pierre Bourdieu



Pierre Bourdieu
Naissance1 aoĂ»t 1930
Denguin, France
DĂ©cès23 janvier 2002 (Ă  71 ans)
Paris, France
Profession(s)sociologue
FormationÉcole normale supérieure,
Agrégation de philosophie




Introduction :

      Pierre Bourdieu (1930-2002) est un sociologue français qui, Ă  la fin de sa vie, devint, par son engagement public, l’un des acteurs principaux de la vie intellectuelle française. Sa pensĂ©e a exercĂ© une influence considĂ©rable dans les sciences humaines et sociales, en particulier sur la sociologie française d’après-guerre. Sociologie du dĂ©voilement, elle a fait l’objet de nombreuses critiques, qui lui reprochent en particulier une vision dĂ©terministe du social dont il se dĂ©fendait.







Suite de l'article :

Son œuvre sociologique est dominée par une analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Bourdieu insiste sur l’importance des facteurs culturels et symboliques dans cette reproduction et critique le primat donné aux facteurs économiques dans les conceptions marxistes. Il entend souligner que la capacité des agents en position de domination à imposer leurs productions culturelles et symboliques joue un rôle essentiel dans la reproduction des rapports sociaux de domination. Ce que Pierre Bourdieu nomme la violence symbolique, qu’il définit comme la capacité à faire méconnaître l’arbitraire de ces productions symboliques, et donc à les faire admettre comme légitimes, est d’une importance majeure dans son analyse sociologique.



     Le monde social, dans les sociĂ©tĂ©s modernes, apparaĂ®t Ă  Pierre Bourdieu comme divisĂ© en ce qu’il nomme des champs. Il lui semble, en effet, que la diffĂ©renciation des activitĂ©s sociales a conduit Ă  la constitution de sous-espaces sociaux, comme le champ artistique ou le champ politique, spĂ©cialisĂ©s dans l’accomplissement d’une activitĂ© sociale donnĂ©e. Ces champs sont dotĂ©s d’une autonomie relative envers la sociĂ©tĂ© prise dans son ensemble. Ils sont hiĂ©rarchisĂ©s et leur dynamique provient des luttes de compĂ©tition que se livrent les agents sociaux pour y occuper les positions dominantes. Ainsi, comme les analyses marxistes, Pierre Bourdieu insiste sur l’importance de la lutte et du conflit dans le fonctionnement d’une sociĂ©tĂ©. Mais pour lui, ces conflits s’opèrent avant tout dans les diffĂ©rents champs sociaux. Ils trouvent leur origine dans leurs hiĂ©rarchies respectives, et sont fondĂ©s sur l’opposition entre agents dominants et agents dominĂ©s. Pour Bourdieu, les conflits ne se rĂ©duisent donc pas aux conflits entre classes sociales sur lesquels se centre l’analyse marxiste.


     Pierre Bourdieu a Ă©galement dĂ©veloppĂ© une thĂ©orie de l'action, autour du concept d’habitus, qui a exercĂ© une grande influence dans les sciences sociales. Cette thĂ©orie cherche Ă  montrer que les agents sociaux dĂ©veloppent des stratĂ©gies, fondĂ©es sur un petit nombre de dispositions acquises par socialisation qui, bien qu'inconscientes, sont adaptĂ©es aux nĂ©cessitĂ©s du monde social.


     L’œuvre de Bourdieu est ainsi ordonnĂ©e autour de quelques concepts recteurs : habitus comme principe d’action des agents, champ comme espace de compĂ©tition social fondamental et violence symbolique comme mĂ©canisme premier d’imposition des rapports de domination.

- Sommaire de la page -









Chapitre : Biographie



     Pierre Bourdieu est nĂ© en 1930 dans les PyrĂ©nĂ©es-Atlantiques Ă  Denguin, petit village du BĂ©arn. Son père est issu de la petite paysannerie bĂ©arnaise. Celui-ci est d'abord ouvrier agricole, puis devient facteur et, par la suite, facteur-receveur sans quitter son milieu rural. Sa mère a une origine sociale proche, quoique lĂ©gèrement supĂ©rieure, puisqu'elle est issue d'une lignĂ©e de propriĂ©taires Ă  Lasseube. Il est l'unique enfant du couple.

  - Sous-chapitre : Études




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Le lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques.



     Interne au lycĂ©e Louis-Barthou de Pau, excellent Ă©lève, Pierre Bourdieu est remarquĂ© par un de ses professeurs, ancien Ă©lève de l’École normale supĂ©rieure (ENS), qui lui conseille de s’inscrire en classe prĂ©paratoire en khâgne au lycĂ©e Louis-le-Grand de Paris, en 1948.


     Il est reçu Ă  l’École normale supĂ©rieure de la rue d'Ulm, dans la mĂŞme promotion qu' Emmanuel Le Roy Ladurie. Celui que ses camarades appellent de son deuxième prĂ©nom, FĂ©lix, y retrouvera peu Ă  peu ses anciens condisciples de classe prĂ©paratoire comme Jacques Derrida ou Louis Marin. Alors que la scène philosophique française est dominĂ©e par la figure de Jean-Paul Sartre et par l'existentialisme, Bourdieu rĂ©agit comme de nombreux normaliens de sa gĂ©nĂ©ration; ces derniers se sont orientĂ©s prĂ©fĂ©rentiellement vers l'Ă©tude des « courants dominĂ©s Â» du champ philosophique : le pĂ´le de l'histoire de la philosophie proche de l'histoire des sciences, reprĂ©sentĂ© par Martial GuĂ©roult et Jules Vuillemin, et l'Ă©pistĂ©mologie enseignĂ©e par Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Bourdieu soutient en 1953, sous la direction d'Henri Gouhier, un mĂ©moire sur les Animadversiones de Leibniz. En plus de son cursus, il suit aussi le sĂ©minaire d'Éric Weil Ă  l'EPHE sur la philosophie du droit de Hegel. AgrĂ©gĂ© de philosophie en 1954, il s'inscrit auprès de Georges Canguilhem pour une thèse de philosophie sur les structures temporelles de la vie affective, qu'il abandonnera en 1957 afin de se consacrer Ă  des Ă©tudes sociologiques de terrain.




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École normale supérieure, Cour aux Ernests


  - Sous-chapitre : DĂ©but de carrière


     Georges Canguilhem place son thĂ©sard Ă  proximitĂ© de Paris, comme professeur au lycĂ©e de Moulins en 1954-1955. Mais Pierre Bourdieu doit remplir ses obligations militaires. Après avoir refusĂ© d'incorporer les EOR, il est d'abord mutĂ© Ă  Versailles au service psychologique des armĂ©es. Cependant, il est trouvĂ© en possession d'un numĂ©ro censurĂ© de L'Express relatif Ă  la question algĂ©rienne. Il aurait ainsi perdu son affectation pour raisons disciplinaires, et, rapidement embarquĂ© avec des jeunes appelĂ©s en AlgĂ©rie dans le cadre de la « pacification Â», il y accomplit l’essentiel du service militaire, qui dure deux ans. Il fait d'abord partie d'une petite section qui garde un dĂ©pĂ´t d'essence. Puis, en raison de ses capacitĂ©s rĂ©dactionnelles, il est affectĂ© dans les services administratifs de la RĂ©sidence GĂ©nĂ©rale, sous les ordres de Robert Lacoste. De 1958 Ă  1960, souhaitant poursuivre ses Ă©tudes sur l’AlgĂ©rie, il prend un poste d’assistant Ă  la FacultĂ© des Lettres d’Alger.

  - Sous-chapitre : AlgĂ©rie : le passage Ă  la sociologie




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Un village kabyle traditionnel.



     Cette pĂ©riode algĂ©rienne est dĂ©cisive : c’est lĂ , en effet, que se dĂ©cide sa carrière de sociologue. DĂ©laissant les « grandeurs trompeuses de la philosophie Â», il conduit ainsi toute une sĂ©rie de travaux d’ethnologie en AlgĂ©rie, qui aboutissent Ă  l’écriture de plusieurs livres. Ses premières enquĂŞtes le mènent dans les rĂ©gions de Kabylie et de Collo, bastions nationalistes oĂą la guerre fait rage. Sa Sociologie de l’AlgĂ©rie, vĂ©ritable synthèse des savoirs existants sur ces trois dĂ©partements français, est publiĂ©e dans la collection « Que sais-je ? Â» en 1958. Après l'IndĂ©pendance algĂ©rienne, il publie, en 1963, Travail et travailleurs en AlgĂ©rie, Ă©tude de la dĂ©couverte du travail salariĂ© et de la formation du prolĂ©tariat urbain en AlgĂ©rie, en collaboration avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel. 1964 voit la publication de son ouvrage Le DĂ©racinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en AlgĂ©rie, en collaboration avec son ami algĂ©rien Abdelmalek Sayad, sur la destruction de l’agriculture et de la sociĂ©tĂ© traditionnelle, et la politique de regroupement des populations par l’armĂ©e française. Après son retour en mĂ©tropole, Bourdieu profite, jusqu’en 1964, des vacances scolaires pour collecter de nouvelles donnĂ©es sur l’AlgĂ©rie urbaine et rurale de l’époque.


     Le terrain ethnologique de la Kabylie ne cessa, mĂŞme après qu’il eut cessĂ© de s’y rendre, de nourrir l’œuvre anthropologique de Pierre Bourdieu. Ses principaux travaux sur la thĂ©orie de l'action Esquisse d’une thĂ©orie de la pratique (1972) et Le Sens pratique (1980) naissent ainsi d’une rĂ©flexion anthropologique sur la sociĂ©tĂ© kabyle traditionnelle. De mĂŞme, son travail sur les rapports de genre, La Domination masculine (1998), se fonde, au dĂ©part, sur une analyse des mĂ©canismes de reproduction de la domination masculine dans la sociĂ©tĂ© traditionnelle kabyle.

  - Sous-chapitre : Chercheur et universitaire


     En 1960, il regagne Paris, pour devenir l'assistant de Raymond Aron Ă  l’universitĂ© de Paris. Raymond Aron fait Ă©galement de lui le secrĂ©taire du Centre de sociologie europĂ©enne, institution de recherche qu'il a fondĂ©e en 1959, Ă  partir de reliquat de structures d'après-guerre et avec l'aide financière de la fondation Ford.


     Le jeune assistant de Raymond Aron obtient un poste de maĂ®tre de confĂ©rences Ă  l’universitĂ© de Lille, qu'il occupe jusqu’en 1964, tout en continuant d'intervenir Ă  Paris dans le cadre de cours et de sĂ©minaires. Ă€ Lille, il retrouve Éric Weil et fait connaissance avec l'historien Pierre Vidal-Naquet et surtout l'hermĂ©neute, philologue et germaniste, Jean Bollack qui devient un ami fidèle.


     En 1962, il Ă©pouse Marie-Claire Brizard, avec laquelle il a trois enfants : JĂ©rĂ´me, Emmanuel et Laurent. Au milieu des annĂ©es 1960, il s'installe avec sa famille Ă  Antony, dans la banlieue sud de Paris. La famille rejoint le BĂ©arn pendant les vacances scolaires. Pierre Bourdieu s'intĂ©resse au Tour de France cycliste et pratique Ă  bon niveau de nombreux sports individuels et collectifs, tels le tennis et le rugby.

  - Sous-chapitre : L’École des hautes Ă©tudes en sciences sociales


     En 1964, Bourdieu rejoint l’École des hautes Ă©tudes en sciences sociales (EHESS). La mĂŞme annĂ©e, sa collaboration commencĂ©e plus tĂ´t avec Jean-Claude Passeron aboutit Ă  la publication de l’ouvrage Les HĂ©ritiers, qui rencontre un vif succès et contribue Ă  faire de lui un sociologue « en vue Â».


     Ă€ partir de 1965, avec Un Art moyen. Essais sur les usages sociaux de la photographie, suivi en 1966 par L’amour de l’Art, Pierre Bourdieu engage une sĂ©rie de travaux portant sur les pratiques culturelles, qui occupent une part essentielle de son travail sociologique dans la dĂ©cennie suivante, et qui dĂ©bouchent sur la publication, en 1979, de La Distinction : critique sociale du jugement, qui est son Ĺ“uvre la plus connue et la plus importante pour le champ sociologique, et qui figure parmi les dix plus importantes Ĺ“uvres sociologiques du monde au XX siècle dans le classement Ă©tabli par l'International Sociological Association.

  - Sous-chapitre : Patron de centre de recherche


     A l'issue des Ă©vĂ©nements de Mai 68, il rompt avec son maĂ®tre Raymond Aron, penseur libĂ©ral, qui dĂ©sapprouve ce mouvement social. En 1968, il fonde ainsi le Centre de Sociologie de l'Ă©ducation et de la culture qui s'Ă©mancipe du Centre de sociologie europĂ©enne. La mĂŞme annĂ©e, il publie avec Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron Le MĂ©tier de sociologue, un traitĂ© dans lequel ils exposent, Ă  partir d’un choix de textes d’auteurs, les mĂ©thodes de la sociologie. L’ouvrage devait comporter trois volumes. Le second, qui porte sur le symbolisme dans la sociĂ©tĂ©, avait dĂ©jĂ  son plan dĂ©taillĂ© et ses matĂ©riaux.


     En 1985, Pierre Bourdieu devient directeur du Centre de sociologie europĂ©enne, dont il avait assurĂ© le premier dĂ©veloppement au secrĂ©tariat au dĂ©but des annĂ©es 1960. Le CNRS exige en 1997 une fusion avec le Centre de sociologie de l'Ă©ducation et de la culture. La structure prĂ©servant les missions des deux entitĂ©s est dirigĂ©e par son Ă©lève RĂ©mi Lenoir.


     La rĂ©ception des travaux de Pierre Bourdieu va progressivement dĂ©passer le milieu de la sociologie française. Il est en particulier lu dans les milieux historiens francophones, notamment Ă  l'EHESS. Les annĂ©es 1970 voient Ă©merger une reconnaissance anglo-saxonne. L'Allemagne, grâce Ă  l'action de Joseph Jurt, suit avec plus d'une dĂ©cennie de retard. La reconnaissance internationale a permis Ă  Pierre Bourdieu d'accomplir de nombreux voyages, et des sĂ©jours plus ou moins longs, parfois en famille, Ă©maillĂ©s de confĂ©rences, principalement dans les pays anglo-saxons, au Japon, en Allemagne et en Scandinavie.

  - Sous-chapitre : Le Collège de France




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Fronton du Collège de France.



     Grâce notamment Ă  l'appui d'AndrĂ© Miquel, il devient professeur au Collège de France en 1981 — position la plus prestigieuse au sein du système universitaire français.


     Il est le premier sociologue Ă  recevoir la mĂ©daille d'or du CNRS en 1993. On peut ainsi souligner le paradoxe d’un homme qui n’a cessĂ© de se vivre comme Ă  la marge des institutions acadĂ©miques dominantes, dont il a mĂŞme entrepris l’étude critique, par exemple dans Homo academicus, alors mĂŞme qu’il a rĂ©alisĂ© une des « carrières Â» universitaires les plus exemplaires qui soient.

  - Sous-chapitre : L’éditeur


     Parallèlement Ă  sa carrière universitaire, Pierre Bourdieu a menĂ© une importante activitĂ© d'Ă©diteur, qui lui a permis de pleinement diffuser sa pensĂ©e. En 1964, il devient directeur de la collection Le sens commun aux Éditions de Minuit, jusqu’en 1992 oĂą il change d’éditeur, au profit des Éditions du Seuil. Dans cette collection, Pierre Bourdieu publie la plupart de ses livres, ainsi que ceux de chercheurs influencĂ©s par lui, favorisant ainsi la diffusion de sa pensĂ©e. Bourdieu publie Ă©galement des classiques des sciences sociales (Émile Durkheim, Marcel Mauss, etc.) ou de la philosophie (Ernst Cassirer, Erwin Panofsky, etc.). La collection fait Ă©galement dĂ©couvrir aux lecteurs français des sociologues amĂ©ricains de premier plan (traductions d’Erving Goffman). Après son passage aux Éditions du Seuil, il y fonde la collection Liber, en continuitĂ© avec la collection Le sens commun.


     En 1975, il crĂ©e, notamment avec le soutien de Fernand Braudel, la revue Actes de la recherche en sciences sociales, qu'il dirigera jusqu'Ă  sa mort. Cette publication sera un lieu d’exposition de ses travaux et de ceux de ses Ă©lèves. Elle se dĂ©marque des revues universitaires traditionnelles par le recours Ă  de nombreuses illustrations (photographie, bande dessinĂ©es, etc.), son grand format et sa mise en page.


     En 1995, Ă  la suite des mouvements sociaux et pĂ©titions de novembre-dĂ©cembre en France, il fonde une maison d'Ă©dition, Raisons d’agir, Ă  la fois militante et universitaire, publiant des travaux, souvent de jeunes chercheurs qui lui sont liĂ©s, procĂ©dant Ă  une critique du nĂ©olibĂ©ralisme.

  - Sous-chapitre : Engagement


     Ă€ partir du dĂ©but des annĂ©es 1980, Pierre Bourdieu s’implique davantage dans la vie publique. Il participe notamment au soutien Ă  Solidarność en partie en raison de la sollicitation de Michel Foucault. Ce n'est que dans les annĂ©es 1990 qu'il s'engage pleinement dans la vie publique, rĂ©investissant la figure de l’intellectuel engagĂ©. Durant la guerre civile en AlgĂ©rie, il soutient les intellectuels algĂ©riens. Lors du mouvement de novembre/dĂ©cembre 1995, il dĂ©fend les grĂ©vistes. En 1996, il est l’un des initiateurs des « Ă‰tats gĂ©nĂ©raux du mouvement social Â». Il soutient Ă©galement le mouvement de chĂ´meurs de l’hiver 1997-1998, qui lui apparaĂ®t comme un « miracle social Â». L’axe central de son engagement consiste en une critique de la diffusion du nĂ©olibĂ©ralisme et des politiques de dĂ©mantèlement des institutions de l’État-providence.


     Sans qu’il soit favorable Ă  une solution alternative au capitalisme, sa critique sociale fait de lui une des figures du mouvement altermondialiste, alors naissant. La plupart de ses interventions sont regroupĂ©es dans deux ouvrages intitulĂ©s Contre-feux.


     De cette pĂ©riode date Ă©galement La Misère du monde (1993), ouvrage d’entretiens, qui cherche Ă  montrer les effets destructurateurs des politiques nĂ©olibĂ©rales, et qui remporte un très important succès public.

  - Sous-chapitre : Influence et oppositions


     L’implication de Bourdieu dans l’espace public lui a assurĂ© une renommĂ©e dĂ©passant le monde universitaire, faisant de lui un des grands intellectuels français de la seconde moitiĂ© du XX siècle, Ă  l’instar de Michel Foucault ou Jacques Derrida. Toutefois, Ă  l’image de ces deux philosophes, sa pensĂ©e, bien qu’elle ait exercĂ© une influence considĂ©rable dans le champ des sciences sociales n’a pas cessĂ© de faire l’objet de vives critiques, l’accusant par exemple de rĂ©ductionnisme.




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La tombe de Pierre Bourdieu au cimetière du Père-Lachaise.



     Il est, dans les mĂ©dias, un personnage Ă  la fois recherchĂ© et contestĂ©, selon l’expression d’un magazine, le plus « mĂ©diatique des anti-mĂ©diatiques Â». Cette figure centrale de la vie intellectuelle française est l'objet de nombreuses controverses. On peut y voir le produit de ses critiques du monde mĂ©diatique, ainsi que de son engagement anti-libĂ©ral. Sa participation Ă  l’émission ArrĂŞt sur images du 23 janvier 1996 constitue un Ă©pisode Ă  la fois marquant et rĂ©vĂ©lateur du rapport que Pierre Bourdieu a pu entretenir avec les mĂ©dias. L’émission, qui faisait suite Ă  la grève de novembre/dĂ©cembre 1995, devait rendre compte du traitement mĂ©diatique de celle-ci. Bourdieu en Ă©tait l’invitĂ© principal. PlutĂ´t que de dĂ©velopper librement ses analyses, il fait l’objet de violentes critiques de la part des autres invitĂ©s, professionnels des mĂ©dias, Guillaume Durand et Jean-Marie Cavada. Il y voit la confirmation de l’impossibilitĂ© de « critiquer la tĂ©lĂ©vision Ă  la tĂ©lĂ©vision parce que les dispositifs de la tĂ©lĂ©vision s’imposent mĂŞme aux Ă©missions de critique du petit Ă©cran Â». Peu de temps après, il Ă©crit un petit ouvrage, qui connut un très grand succès, Sur la tĂ©lĂ©vision, oĂą il cherche Ă  montrer que les dispositifs des Ă©missions tĂ©lĂ©visuelles sont structurĂ©s d’une manière telle qu’ils engendrent une puissante censure de toutes les paroles critiques de l’ordre dominant.


     Il dĂ©cède le 23 janvier 2002 d’un cancer des poumons gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  l'hĂ´pital Saint Antoine, après avoir souffert d'un terrible mal de dos restĂ© inexpliquĂ©. Travaillant durant ses derniers mois Ă  la thĂ©orie des champs, il rĂ©dige un ouvrage, restĂ© inachevĂ©, sur le peintre Édouard Manet, en qui il voit une figure centrale de la rĂ©volution symbolique fondatrice de l'autonomie du champ artistique moderne. Peu de temps avant sa mort, Bourdieu termine son Esquisse pour une auto-analyse, ouvrage qu'il se refuse Ă  dĂ©crire comme auto-biographique mais dans lequel il s'efforce de rendre compte de sa trajectoire sociale et intellectuelle, Ă  partir des outils thĂ©oriques qu'il a forgĂ©s. Il entend y donner seulement les « traits pertinents Â» pour le comprendre et pour comprendre son Ĺ“uvre. Il envoie le manuscrit achevĂ© de l'ouvrage Ă  son Ă©diteur allemand, qui le publie en 2002. Le livre paraĂ®t en 2004 en français.


     Sa mort suscite une importante couverture mĂ©diatique, qui tĂ©moigne de sa reconnaissance internationale.


     Sa tombe se situe au cimetière du Père-Lachaise, Ă  Paris, près de celles de Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon et de Jean Anthelme Brillat-Savarin.






Chapitre : Théorie sociologique


  - Sous-chapitre : PrĂ©sentation

Une œuvre aux filiations complexes


     Bourdieu est l’hĂ©ritier de la sociologie classique, dont il a synthĂ©tisĂ©, dans une approche profondĂ©ment personnelle, la plupart des apports principaux.


     Ainsi de Max Weber, il a retenu l’importance de la dimension symbolique de la lĂ©gitimitĂ© de toute domination dans la vie sociale ; de mĂŞme que l’idĂ©e des ordres sociaux qui deviendront, dans la thĂ©orie bourdieusienne, des champs. De Karl Marx, il a repris le concept de capital, gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  toutes les activitĂ©s sociales, et non plus seulement Ă©conomiques. D’Émile Durkheim, enfin, il hĂ©rite un certain style dĂ©terministe et, en un sens, Ă  travers Marcel Mauss et Claude LĂ©vi-Strauss, structuraliste.


     Il ne faut pas, toutefois, nĂ©gliger les influences philosophiques chez ce philosophe de formation : Maurice Merleau-Ponty et, Ă  travers celui-ci, la phĂ©nomĂ©nologie de Husserl ont jouĂ© un rĂ´le essentiel dans la rĂ©flexion de Bourdieu sur le corps propre, les dispositions Ă  l’action, le sens pratique, l'activitĂ© athĂ©orique : c’est-Ă -dire dans la dĂ©finition du concept central d’habitus. Par ailleurs, Wittgenstein, citĂ© dès Esquisse d’une thĂ©orie de la pratique en 1971, est une source d’inspiration importante pour Bourdieu, en particulier dans sa rĂ©flexion sur la nature des règles suivies par les agents sociaux. Enfin, Bourdieu a placĂ©, Ă  la fin de sa vie, sa sociologie sous le signe de Pascal : « J’avais pris l’habitude, depuis longtemps, lorsqu’on me posait la question, gĂ©nĂ©ralement mal intentionnĂ©e, de mes rapports avec Marx, de rĂ©pondre qu’à tout prendre, et s’il fallait Ă  tout prix s’affilier, je me dirais plutĂ´t pascalien […]. Â»

« Structuralisme constructiviste Â» ou « constructivisme structuraliste Â»


     L’œuvre de Pierre Bourdieu est construite sur la volontĂ© affichĂ©e de dĂ©passer une sĂ©rie d’oppositions qui structurent les sciences sociales (subjectivisme/objectivisme, micro/macro, libertĂ©/dĂ©terminisme), notamment par des innovations conceptuelles. Les concepts d’habitus, de capital ou de champ ont Ă©tĂ© conçus, en effet, avec l’intention d’abolir de telles oppositions.


     Ainsi, dans Choses dites, Bourdieu propose de donner Ă  sa thĂ©orie sociologique le nom de « structuralisme constructiviste Â» ou de « constructivisme structuraliste Â». Dans ces expressions s’affichent cette volontĂ© de dĂ©passement des oppositions conceptuelles fondatrices de la sociologie : en particulier ici celle opposant le structuralisme, qui affirme la soumission de l’individu Ă  des règles structurelles, et le constructivisme, qui fait du monde social le produit de l’action libre des acteurs sociaux. Bourdieu veut ainsi souligner que, pour lui, le monde social est constituĂ© de structures qui sont certes construites par les agents sociaux, selon la position constructiviste, mais qui, une fois constituĂ©es, conditionnent Ă  leur tour l’action de ces agents, selon la position structuraliste. On rejoint ici, par d’autres termes, ce que la sociologie anglo-saxonne appelle l’opposition « structure/agency Â» (agent dĂ©terminĂ© entièrement par des structures le dĂ©passant/acteur crĂ©ateur libre et rationnel des activitĂ©s sociales) dont la volontĂ© de dĂ©passement caractĂ©rise particulièrement le travail conceptuel de Bourdieu.

Principaux concepts


     Riche de plus de trente livres et de centaines d’articles, l’œuvre de Bourdieu aborde un nombre très important d’objets empiriques. Elle est toutefois ordonnĂ©e autour de quelques concepts directeurs :

    Liste :
  • centralitĂ© de l'habitus comme principe de l’action des agents dans le monde social ;
  • un monde social divisĂ© en champs, qui constituent des lieux de compĂ©tition structurĂ©s autour d’enjeux spĂ©cifiques ;
  • un monde social oĂą la violence symbolique, c’est-Ă -dire la capacitĂ© Ă  perpĂ©tuer des rapports de domination en les faisant mĂ©connaĂ®tre comme tels par ceux qui les subissent, joue un rĂ´le central.
  • L’œuvre de Bourdieu dĂ©bouche, enfin, sur une thĂ©orie de la sociĂ©tĂ© et des groupes sociaux qui la composent. Celle-ci entend montrer :
    1. comment se constituent les hiĂ©rarchies entre les groupes sociaux ;
    2. comment les pratiques culturelles occupent une place importante dans la lutte entre ces groupes ;
    3. comment le système scolaire joue un rôle décisif pour reproduire et légitimer ces hiérarchies sociales (Une théorie de l’espace social).

  - Sous-chapitre : L’habitus


     Par le concept d’habitus, Bourdieu vise Ă  penser le lien entre socialisation et actions des individus. L’habitus est constituĂ© en effet par l’ensemble des dispositions, schèmes d’action ou de perception que l’individu acquiert Ă  travers son expĂ©rience sociale. Par sa socialisation, puis par sa trajectoire sociale, tout individu incorpore lentement un ensemble de manières de penser, sentir et agir, qui se rĂ©vèlent durables. Bourdieu pense que ces dispositions sont Ă  l’origine des pratiques futures des individus.


     Toutefois, l’habitus est plus qu’un simple conditionnement qui conduirait Ă  reproduire mĂ©caniquement ce que l’on a acquis. L’habitus n’est pas une habitude que l’on accomplit machinalement. En effet, ces dispositions ressemblent davantage Ă  la grammaire de sa langue maternelle. Grâce Ă  cette grammaire acquise par socialisation, l’individu peut, de fait, fabriquer une infinitĂ© de phrases pour faire face Ă  toutes les situations. Il ne rĂ©pète pas inlassablement la mĂŞme phrase, comme le ferait un perroquet. Les dispositions de l’habitus sont du mĂŞme type : elles sont des schèmes de perception et d’action qui permettent Ă  l’individu de produire un ensemble de pratiques nouvelles adaptĂ©es au monde social oĂą il se trouve. L’habitus est « puissamment gĂ©nĂ©rateur Â» : il est mĂŞme Ă  l’origine d’un sens pratique. Bourdieu dĂ©finit ainsi l’habitus comme des « structures structurĂ©es prĂ©disposĂ©es Ă  fonctionner comme structures structurantes Â». L’habitus est structure structurĂ©e puisqu’il est produit par socialisation ; mais il est Ă©galement structure structurante car gĂ©nĂ©rateur d’une infinitĂ© de pratiques nouvelles.


     Dans la mesure oĂą ces dispositions font système, l’habitus est Ă  l’origine de l’unitĂ© des pensĂ©es et actions de chaque individu. Mais, dans la mesure oĂą les individus issus des mĂŞmes groupes sociaux ont vĂ©cu des socialisations semblables, il explique aussi la similitude des manières de penser, sentir et agir propres aux individus d’une mĂŞme classe sociale.


     Cela ne signifie pas toutefois que les dispositions de l’habitus soient immuables : la trajectoire sociale des individus peut conduire Ă  ce que leur habitus se transforme en partie. D’autre part, l’individu peut partiellement se l’approprier et le transformer par un retour sociologique sur soi.

Propriétés générales de l’habitus

Hystérésis de l’habitus

     Les dispositions constitutives de l’habitus ont pour première propriĂ©tĂ© d’être durables, c’est-Ă -dire de survivre au moment de leur incorporation. Pour penser cette durabilitĂ© des dispositions, Bourdieu introduit le concept d’hystĂ©rĂ©sis de l’habitus. Ce concept cherche Ă  dĂ©signer le phĂ©nomène par lequel un agent, qui a Ă©tĂ© socialisĂ© dans un certain monde social, en conserve, dans une large mesure, les dispositions, mĂŞme si elles sont devenues inadaptĂ©es suite par exemple Ă  une Ă©volution historique brutale, comme une rĂ©volution, qui a fait disparaĂ®tre ce monde.


     Un exemple, que Bourdieu emprunte Ă  Marx, bien que se rĂ©fĂ©rant Ă  un personnage de roman, permet d’illustrer ce phĂ©nomène : celui de Don Quichotte. Chevalier dans un monde oĂą il n’y a plus de chevalerie, et inapte Ă  faire face Ă  l’effondrement de son univers, il en vient Ă  chasser les moulins Ă  vent qu’il prend pour d’immenses tyrans.


     Bourdieu donne un autre exemple dans Le Bal des cĂ©libataires : les stratĂ©gies matrimoniales perdurent comme habitus Ă  une Ă©poque oĂą elles ont perdu leur sens, provoquant une crise matrimoniale dans la sociĂ©tĂ© paysanne bĂ©arnaise.

Transposabilité de l’habitus

     Les dispositions constitutives de l’habitus sont, d’autre part, transposables. Bourdieu veut dire par lĂ  que des dispositions acquises dans une certaine activitĂ© sociale, par exemple au sein de la famille, sont transposĂ©es dans une autre activitĂ©, par exemple le monde professionnel.


     Le caractère transposable des dispositions est liĂ© Ă  une autre hypothèse : les dispositions des agents sont unifiĂ©es entre elles. Cette hypothèse est au centre de l’ouvrage intitulĂ© La Distinction, oĂą Bourdieu entend montrer que l’ensemble des comportements des agents sont reliĂ©s entre eux par un « style Â» commun.


     Dans La Distinction — qui porte essentiellement sur la structure sociale — Bourdieu met en Ă©vidence l’existence de « styles de vie Â» fondĂ©s sur des positions de classes diffĂ©rentes. Par exemple, il fait ainsi apparaĂ®tre le lien qui unit l’ensemble des pratiques sociales des ouvriers. Ainsi, le rapport Ă  la nourriture des ouvriers entretient un rapport d’homologie avec leur apprĂ©hension de l’art. Pour les ouvriers, la nourriture doit ĂŞtre avant tout nourrissante, c’est-Ă -dire utile et efficace, et elle est souvent lourde et grasse, c’est-Ă -dire sans considĂ©ration hygiĂ©nique. De mĂŞme, la vision de l’art des ouvriers est fondĂ©e sur un rejet de l’art abstrait et privilĂ©gie l’art rĂ©aliste, c’est-Ă -dire utile, et un peu « pompier Â», autrement dit, « lourd Â» et sans « finesse Â». Bourdieu retrouve cette insistance sur l’utilitĂ© dans le type de vĂŞtements portĂ©s par les ouvriers, qui sont avant tout fonctionnels. Ce style de vie est donc unifiĂ© par un petit nombre de principes, que sont en particulier la fonctionnalitĂ© et l’absence de recherche de l’élĂ©gance. Pour Bourdieu, le style de vie des ouvriers se fonde ainsi, fondamentalement, sur le privilège accordĂ© Ă  la substance plutĂ´t qu’à la forme dans l’ensemble des pratiques sociales. Bourdieu voit dans ce style de vie l’effet des dispositions de l’habitus des ouvriers, qui sont elles-mĂŞmes le produit de leur mode de vie. La vie des ouvriers est, en effet, placĂ©e sous le mode de la nĂ©cessitĂ©, en l’absence de ressources Ă©conomiques : elle engendre ainsi des dispositions oĂą dominent la recherche de l’utile et du nĂ©cessaire.

Caractère générateur de l’habitus

     Bourdieu, dans de très nombreux textes, entend souligner le caractère « gĂ©nĂ©rateur Â» de l’habitus. L’habitus, cette « structure structurĂ©e prĂ©disposĂ©e Ă  fonctionner comme structure structurante Â», a, en effet, comme propriĂ©tĂ© d’être Ă  l’origine d’une infinitĂ© de pratiques possibles.


     Ă€ partir d’un nombre restreint de dispositions, l’agent est, ainsi, capable d’inventer une multiplicitĂ© de stratĂ©gies — un peu Ă  la façon de la grammaire d’une langue, par exemple celle du français, ensemble limitĂ© de règles, qui permet Ă  ses locuteurs de crĂ©er nĂ©anmoins une infinitĂ© de phrases, Ă  chaque fois adaptĂ©es Ă  la situation.

Le sens pratique




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Le sens pratique d'une joueuse de tennis en action.



     Ce caractère « gĂ©nĂ©rateur Â» de l’habitus est, enfin, liĂ© Ă  une dernière propriĂ©tĂ© de l’habitus : celle d’être au principe de ce que Bourdieu nomme le « sens pratique Â».


     Bourdieu veut dire par lĂ  que l’habitus Ă©tant le reflet d’un monde social, il lui est adaptĂ© et permet aux agents, sans que ceux-ci n’aient besoin d’entreprendre une rĂ©flexion « tactique Â» consciente, de rĂ©pondre immĂ©diatement et sans mĂŞme y rĂ©flĂ©chir aux Ă©vènements auxquels ils font face.


     Ainsi, Ă  la façon d’un joueur de tennis, qui ayant profondĂ©ment acquis la logique de son jeu, court vers oĂą la balle, lancĂ©e par son adversaire, va retomber, sans mĂŞme y penser (on dit alors qu’il a acquis les automatismes de son jeu), l’agent va agir de mĂŞme dans le monde social oĂą il vit en dĂ©veloppant, grâce Ă  son habitus, de vĂ©ritables « stratĂ©gies inconscientes Â» adaptĂ©es aux exigences de ce monde. Ainsi, « le principe rĂ©el des stratĂ©gies [est] le sens pratique, ou, si l’on prĂ©fère, ce que les sportifs appellent le sens du jeu, comme maĂ®trise pratique de la logique ou de la nĂ©cessitĂ© immanente d’un jeu qui s’acquiert par l’expĂ©rience du jeu et qui fonctionne en deçà de la conscience et du discours. Â»


     Avec sa thĂ©orie du sens pratique, Bourdieu semble retrouver en apparence la thĂ©orie de l’acteur rationnel, dominante en Ă©conomie, en ce qu’il insiste sur le fait que l’habitus est au principe de stratĂ©gies par lesquelles les agents accomplissent la recherche d’un intĂ©rĂŞt. La diffĂ©rence est pourtant profonde : Bourdieu veut, au contraire, montrer que les agents ne calculent pas en permanence, en cherchant intentionnellement Ă  maximiser leur intĂ©rĂŞt selon des critères rationnels explicites. Il critique ainsi fortement la thĂ©orie de l’acteur rationnel : il refuse l’idĂ©e que les acteurs soient des stratèges minutieux et conscients Ă  la poursuite d’intĂ©rĂŞts longuement rĂ©flĂ©chis. Pour lui, les agents agissent, bien au contraire, Ă  partir de leurs dispositions et des savoir-faire inscrits dans leur corps, qui rendent possible ce « sens du jeu Â», et non par une rĂ©flexion consciente. Comme Bourdieu l’écrit, « l’habitus enferme la solution des paradoxes du sens objectif sans intention subjective : il est au principe de ces enchaĂ®nements de coups qui sont objectivement organisĂ©s comme des stratĂ©gies sans ĂŞtre le produit d’une vĂ©ritable intention stratĂ©gique. Â»


     Le « sens pratique Â» n’est toutefois possible que pour autant que l’agent soit confrontĂ© Ă  un champ social qui lui soit familier, qui corresponde Ă  celui oĂą il a Ă©tĂ© socialisĂ© et au sein duquel il a donc incorporĂ© les structures constitutives de son habitus.

L’illusio


     Bourdieu prolonge sa critique en refusant l’utilitarisme de la thĂ©orie de l’acteur rationnel : l’intĂ©rĂŞt ne se rĂ©sume pas, pour Bourdieu, Ă  un intĂ©rĂŞt matĂ©riel. Il est la croyance qui fait que les individus pensent qu’une activitĂ© sociale est importante, vaut la peine d’être poursuivie. Il existe donc autant de types d’intĂ©rĂŞt que de champs sociaux : chaque espace social propose en effet aux agents un enjeu spĂ©cifique. Ainsi l’intĂ©rĂŞt que poursuivent les hommes politiques n’est pas le mĂŞme que celui des hommes d’affaires : les uns croient que le pouvoir est la source fondamentale d’utilitĂ©, tandis que l’enrichissement Ă©conomique est la motivation première des businessmen. Bourdieu a ainsi proposĂ© de substituer au terme d’intĂ©rĂŞt celui d’illusio. Par ce mot, Bourdieu entend en effet souligner qu’il n’est pas d’intĂ©rĂŞt qui ne soit une croyance, une illusion : celle de croire qu’un enjeu social spĂ©cifique a une importance telle qu’il faille le poursuivre. Comme le note Bourdieu, « l’illusio, c’est le fait d’être pris au jeu, d’être pris par le jeu, de croire que le jeu en vaut la chandelle, ou, pour dire les choses simplement, que ça vaut la peine de jouer. Â» Or, cette illusio est acquise par socialisation. L’agent croit que tel enjeu social est important, parce qu’il a Ă©tĂ© socialisĂ© Ă  le croire. Les intĂ©rĂŞts sociaux sont ainsi des croyances, socialement inculquĂ©es et validĂ©es.

Aux origines du concept d’habitus


     Ă‰laborĂ© Ă  la fin des annĂ©es soixante, thĂ©matisĂ© une première fois dans la prĂ©face Ă  une publication d’œuvres d’ethnologie kabyle, Esquisse d’une thĂ©orie de la pratique (1972), complĂ©tĂ©e dans Le sens pratique (1980), le concept d’habitus visait, primitivement, Ă  dĂ©passer les deux conceptions du sujet et de l’action alors dominantes dans l’espace intellectuel français.


     S’opposaient ainsi les thĂ©ories inspirĂ©es de la phĂ©nomĂ©nologie, et en particulier l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, qui plaçaient au cĹ“ur de l’action la libertĂ© absolue du sujet, aux thĂ©ories issues du structuralisme, en particulier l’anthropologie de Claude LĂ©vi-Strauss, qui faisait de l’action du sujet un comportement entièrement rĂ©gi par des règles objectives.


     Face au structuralisme, Bourdieu a voulu redonner une capacitĂ© d’action autonome au sujet, sans toutefois lui accorder la libertĂ© que lui prĂŞtait l’existentialisme. La « solution Â» que propose Bourdieu est de considĂ©rer que l’agent a, lors des diffĂ©rents processus de socialisation qu’il a connus, en particulier sa socialisation primaire, incorporĂ© un ensemble de principes d’action, reflets des structures objectives du monde social dans lequel il se trouve, qui sont devenus en lui, au terme de cette incorporation, des « dispositions durables et transposables Â», selon l’une des dĂ©finitions de l’habitus que propose Bourdieu.


     Ainsi, l’agent, en un certain sens agit de lui-mĂŞme, Ă  la diffĂ©rence du sujet structuraliste qui actualisait des règles : en effet, son action est le produit des « stratĂ©gies inconscientes Â» qu’il dĂ©veloppe. Toutefois, ces stratĂ©gies sont constituĂ©es Ă  partir de dispositions que l’agent a incorporĂ©es. Au fondement de l’action, on trouve donc l’ensemble de ces dispositions qui constituent l’habitus. C’est pour cela que Bourdieu prĂ©fère au terme d’acteur, gĂ©nĂ©ralement employĂ© par ceux qui veulent souligner la capacitĂ© qu’a l’individu d’agir librement, celui d’agent, qui insiste, au contraire, sur les dĂ©terminismes auxquels est soumis l’individu.


     L’action des individus est donc, au terme de la thĂ©orisation de Bourdieu, fondamentalement le produit des structures objectives du monde dans lequel ils vivent, et qui façonnent en eux un ensemble de dispositions qui vont structurer leurs façons de penser, de percevoir et d’agir.

Ă€ l’origine de la thĂ©orie du sens pratique : les stratĂ©gies matrimoniales


     Dès le milieu des annĂ©es 1960, Bourdieu s’intĂ©resse au champ des Ă©tudes de parentĂ©, si cher Ă  l’anthropologie classique. Cela sera le premier chantier d’une critique radicale de l’objectivisme dominant alors la thĂ©orie anthropologique. En forgeant une nouvelle thĂ©orie qui trouve sa source dans le sens de la pratique, il marque, en effet, une nette rupture avec le structuralisme, thĂ©orie qui pour sa part privilĂ©gie l’étude des règles et des normes pour expliquer les pratiques de la vie sociale. Ses travaux ethnographiques en Kabylie et, parallèlement, en BĂ©arn (notamment dans son village natal) sont l’occasion alors pour lui de proposer un concept nouveau, celui de « stratĂ©gie matrimoniale Â».


     Bourdieu nous dit que l’individu social est un agent mĂ» par un intĂ©rĂŞt, personnel ou collectif (son groupe, sa famille), dans un cadre Ă©laborĂ© par l’habitus qui est le sien. C’est-Ă -dire que sur la base d’un ensemble rĂ©duit de quelques principes normatifs, correspondant Ă  une position sociale et Ă  une condition matĂ©rielle, l’agent Ă©labore la stratĂ©gie qui sert le mieux ses objectifs. AppliquĂ©e au domaine de la parentĂ©, cette idĂ©e nous montre des individus opĂ©rant des choix cruciaux Ă  l’occasion des mariages dans le but, dĂ©terminant Ă  l’avis de l’auteur, de prĂ©server ou amĂ©liorer la condition sociale de la famille. C’est le concept de « stratĂ©gie matrimoniale Â» qui complexifie et affine notre regard sur des situations jusqu’ici peu expliquĂ©es, par exemple le fait, en BĂ©arn, de confier Ă  une fille plutĂ´t qu’à un garçon la transmission du patrimoine familial pour Ă©viter de le voir morcelĂ©. Il utilise l’analogie du joueur de cartes, qui doit composer son jeu et atteindre son objectif, en fonction des atouts et des fausses cartes qu’il a en main. « Tout se passe comme si ces stratĂ©gies matrimoniales visaient Ă  corriger les ratĂ©s des stratĂ©gies de fĂ©conditĂ© Â» nous dit l’auteur. Finalement, en Ă©tudiant justement ces situations particulières (le droit d’aĂ®nesse, le primat de la masculinitĂ© dans les affaires de succession, la question du mariage du cadet), Bourdieu nous montre un modèle d’analyse oĂą le mariage (l’alliance) et la succession (la filiation) sont avant tout une somme de pratiques dont le sens est construit par l’utilisation rĂ©flĂ©chie de chacun.

  - Sous-chapitre : La thĂ©orie des champs


     Pierre Bourdieu dĂ©finit la sociĂ©tĂ© comme une imbrication de champs : champs Ă©conomique, culturel, artistique, sportif, religieux, etc. Chaque champ est organisĂ© selon une logique propre dĂ©terminĂ©e par la spĂ©cificitĂ© des enjeux et des atouts que l’on peut y faire valoir. Les interactions se structurent donc en fonction des atouts et des ressources que chacun des agents mobilise, c’est-Ă -dire, pour reprendre les catĂ©gories construites par Bourdieu, de son capital, qu’il soit Ă©conomique, culturel, social ou symbolique.


     Le champ est un espace social de position oĂą tous les participants ont Ă  peu près tous les mĂŞmes intĂ©rĂŞts mais oĂą chacun a en plus des intĂ©rĂŞts propres Ă  sa position occupĂ©e dans le champ. Chaque champ a ses règles spĂ©cifiques mais on peut retrouver des règles gĂ©nĂ©rales : lutte entre les anciens et les nouveaux, tous acceptent les enjeux du champ et tous souhaitent sa survie.

  - Sous-chapitre : La violence symbolique


     La notion de violence symbolique renvoie Ă  l’intĂ©riorisation par les agents de la domination sociale inhĂ©rente Ă  la position qu’ils occupent dans un champ donnĂ© et plus gĂ©nĂ©ralement Ă  leur position sociale. Cette violence est infra-consciente et ne s’appuie pas sur une domination intersubjective (d’un individu sur un autre) mais sur une domination structurale (d’une position en fonction d’une autre). Cette structure, qui est fonction des capitaux possĂ©dĂ©s par les agents, fait violence car elle est non perçue par les agents. Elle est donc source d’un sentiment d’infĂ©rioritĂ© ou d’insignifiance qui est uniquement subi puisque non objectivĂ©. La violence symbolique trouve son fondement dans la lĂ©gitimitĂ© des schèmes de classement inhĂ©rent Ă  la hiĂ©rarchisation des groupes sociaux.


     Vous pouvez voir également : : La Reproduction

  - Sous-chapitre : Une thĂ©orie de l’espace social


     Pierre Bourdieu a construit, notamment dans La distinction, une thĂ©orie complexe de l’espace social, au croisement des traditions marxiste et weberienne. Cette thĂ©orie se propose d’expliquer principalement 1) la logique de constitution des groupes sociaux Ă  partir des modes de hiĂ©rarchisation des sociĂ©tĂ©s, 2) les styles de vie et les luttes que se livrent ces groupes sociaux, 3) les modalitĂ©s de reproduction des hiĂ©rarchies sociales et des groupes sociaux.

Hiérarchisation et constitution des groupes sociaux


     Bourdieu, dans La distinction essentiellement, propose une thĂ©orie originale de la hiĂ©rarchisation de l’espace social, Ă  partir d’une relecture de Max Weber. Cette thĂ©orie s’oppose Ă  la tradition marxiste pour laquelle les sociĂ©tĂ©s se structurent Ă  partir des processus de production Ă©conomique. Ainsi, dans ce que les marxistes appellent le mode de production capitaliste, la production est structurĂ©e autour du rapport de production opposant producteurs directs (les ouvriers) et possesseurs des moyens de production (les capitalistes). Le capitalisme crĂ©e ainsi deux classes sociales, les ouvriers et la bourgeoisie capitaliste. Ces deux classes sont en lutte, la bourgeoisie exploitant, selon les marxistes, les ouvriers. La production Ă©conomique structure ainsi la sociĂ©tĂ© en crĂ©ant des classes sociales antagonistes.

Les types de capitaux

     Pierre Bourdieu distingue quatre types de capitaux fondamentaux :

    Liste :
  • Le capital Ă©conomique mesure l'ensemble des ressources Ă©conomiques d'un individu, Ă  la fois ses revenus et son patrimoine.
    Liste :
  • Le capital culturel mesure l'ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu. Elles peuvent ĂŞtre de trois formes : incorporĂ©es (savoir et savoir-faire, compĂ©tences, forme d'Ă©locution, etc.), objectivĂ©es (possession d'objets culturels) et institutionnalisĂ©e (titres et diplĂ´mes scolaires).
    Liste :
  • Le capital social mesure l'ensemble des ressources qui sont liĂ©es Ă  la « possession d'un rĂ©seau durable de relations d'interconnaissance et d'inter-reconnaissance Â» .
    Liste :
  • Le capital symbolique dĂ©signe toute forme de capital (culturel, social, ou Ă©conomique) ayant une reconnaissance particulière au sein de la sociĂ©tĂ©.

     Bourdieu dĂ©signe par le terme de capital toutes ces ressources sociales dans la mesure oĂą elles rĂ©sultent d'une accumulation qui permet aux individus d'obtenir des avantages sociaux. Le capital Ă©conomique et le capital culturel constituent, pour Bourdieu, les deux formes de capitaux les plus importantes dans nos sociĂ©tĂ©s. Toutefois, il existe pour lui un type de capital spĂ©cifique Ă  chaque champs social, qui en dĂ©termine la structure et y constitue l'enjeu des luttes.


     Bourdieu refuse cette thĂ©orie de l’espace social. Il pense, en effet, Ă  la suite de Max Weber que les sociĂ©tĂ©s ne se structurent pas seulement Ă  partir de logiques Ă©conomiques. Bourdieu propose ainsi d’ajouter au capital Ă©conomique, ce qu’il nomme, par analogie, le capital culturel. Il lui semble, en effet, que dans les sociĂ©tĂ©s modernes, la quantitĂ© de ressources culturelles que possèdent les agents sociaux joue un rĂ´le essentiel dans leur position sociale. Par exemple, la position sociale d’un individu est, pour Bourdieu, tout autant dĂ©terminĂ©e par le diplĂ´me dont il dispose que par la richesse Ă©conomique dont il a pu hĂ©riter.


     Bourdieu construit ainsi une thĂ©orie Ă  deux dimensions de l’espace social, qui s’oppose Ă  la thĂ©orie unidimensionnelle des marxistes. La première dimension est constituĂ©e par le capital Ă©conomique possĂ©dĂ©, la deuxième par le capital culturel. Un individu se situe quelque part dans l’espace social en fonction Ă  la fois du volume total des deux capitaux qu’il possède, mais Ă©galement de l’importance relative de chacun des deux types de capital dans ce volume total. Par exemple, parmi les individus dotĂ©s d’une grande quantitĂ© de capitaux, et qui forment la classe dominante d’une sociĂ©tĂ©, Bourdieu oppose ceux qui ont beaucoup de capital Ă©conomique et moins de capital culturel (la bourgeoisie industrielle pour l’essentiel), situĂ©s en haut Ă  droite du schĂ©ma ci-dessous, aux individus qui ont beaucoup de capital culturel mais moins de capital Ă©conomique, situĂ©s en haut Ă  gauche du schĂ©ma (les professeurs d’universitĂ©, par exemple).




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Espace des positions sociales et espace des styles de vie.



     Bourdieu insiste sur le fait que sa vision de l’espace social est relationnelle : la position de chacun n’existe pas en soi, mais en comparaison des quantitĂ©s de capital que possèdent les autres agents. D’autre part, si Bourdieu pense que capital culturel et capital Ă©conomique sont les deux types de ressources qui structurent le plus en profondeur les sociĂ©tĂ©s contemporaines, il laisse la place Ă  tout autre type de ressources, qui peuvent, en fonction de chaque sociĂ©tĂ© particulière, occuper une place dĂ©terminante dans la constitution des hiĂ©rarchies sociales.


     Bourdieu, Ă  partir de cette thĂ©orie de la hiĂ©rarchisation de la sociĂ©tĂ©, cherche Ă  comprendre comment se construisent les groupes sociaux. Ă€ la diffĂ©rence des marxistes, Bourdieu ne croit pas que les classes sociales existent, en soi, objectivement, conformĂ©ment Ă  la position dite « rĂ©aliste Â». Au contraire, si le sociologue peut, Ă  partir des diffĂ©rences de comportements sociaux par exemple, construire des classes sociales « sur le papier Â», il ne va pas de soi que les individus se considèrent comme en faisant partie. De nombreuses Ă©tudes ont ainsi pu montrer que le nombre d’individus se considĂ©rant comme faisant partie de la « classe moyenne Â» est bien supĂ©rieur Ă  celui que l’on aurait Ă  partir d’une dĂ©finition « objective Â» de cette appartenance. Toutefois, Bourdieu ne pense pas non plus que les classes sociales n’ont aucune rĂ©alitĂ©, qu’elles ne sont qu’un regroupement arbitraire d’individus, Ă  la façon de la position « nominaliste Â». Bourdieu pense qu’une partie essentielle du travail politique consiste Ă  mobiliser les agents sociaux, Ă  les regrouper symboliquement, afin de crĂ©er ce sentiment d’appartenance, et de constituer ainsi des classes sociales « mobilisĂ©es Â». Mais cela a d’autant plus de chance de rĂ©ussir que les individus que l’on tente ainsi de rĂ©unir sont objectivement proches dans l’espace social.

Espace des styles de vie et luttes symboliques


     Pour Bourdieu, les styles de vie des individus sont le reflet de leur position sociale. Ainsi, Bourdieu s’efforce de faire apparaĂ®tre une forte corrĂ©lation entre les manières de vivre, sentir et agir des individus, leurs goĂ»ts et leurs dĂ©goĂ»ts en particulier, et la place qu’ils occupent dans les hiĂ©rarchies sociales. Cette corrĂ©lation entre positions sociales et pratiques sociales est illustrĂ©e par le diagramme au-dessus, qui fait correspondre Ă  un espace des positions sociales, un espace des pratiques sociales, culturelles et politiques.


     L’habitus est une des mĂ©diations fondamentales de cette corrĂ©lation. Les individus, en vivant un certain type de vie sociale, acquièrent Ă©galement des dispositions culturelles spĂ©cifiques. Ainsi, les ouvriers (cf. supra) condamnĂ©s Ă  une vie oĂą la nĂ©cessitĂ© Ă©conomique domine, ont une vision fonctionnelle de la nourriture, qui doit ĂŞtre avant tout nourrissante, ou de l’art, qui ne peut ĂŞtre que rĂ©aliste. Ils conçoivent de mĂŞme leur corps comme un instrument qu’il faut affermir et attendent ainsi de la pratique du sport plus de force physique.


     Toutefois, Bourdieu pense que dans cet espace des styles de vie se joue un aspect essentiel de la lĂ©gitimation de l’ordre social. En effet, dans la mesure oĂą les pratiques sociales sont hiĂ©rarchisĂ©es et que ces hiĂ©rarchies reflètent les hiĂ©rarchies sociales sous-jacentes, les styles de vies ont de puissants effets de distinction et de lĂ©gitimation. Par exemple, les groupes sociaux dominants en aimant des musiques plus valorisĂ©es socialement que les groupes sociaux dominĂ©s trouvent, dans le mĂŞme temps, une source de distinction dans leurs goĂ»ts. Mais cette distinction est aussi lĂ©gitimation : les groupes sociaux dominants sont distinguĂ©s car ils aiment des musiques distinguĂ©es.


     Pierre Bourdieu pense ainsi qu’une partie de la lutte entre groupes sociaux prend la forme d’une lutte symbolique. Les individus des groupes sociaux dominĂ©s s’efforcent, en effet, d’imiter les pratiques culturelles des groupes sociaux dominants pour se valoriser socialement. Toutefois, les individus des groupes sociaux dominants, sensibles Ă  cette imitation, ont alors tendance Ă  changer de pratiques sociales : ils en cherchent de plus rares, aptes Ă  restaurer leur distinction symbolique. C’est cette dialectique de la divulgation, de l’imitation et de la recherche de la distinction qui est, pour Bourdieu, Ă  l’origine de la transformation des pratiques culturelles.


     Cependant, dans ces luttes symboliques, les classes dominĂ©es ne peuvent ĂŞtre que perdantes : en imitant les classes dominantes, elles en reconnaissent la distinction culturelle ; sans pouvoir la reproduire jamais. « La prĂ©tention part toujours battue puisque, par dĂ©finition, elle se laisse imposer le but de la course, acceptant, du mĂŞme coup, le handicap qu’elle s’efforce de combler Â».


     On retrouve ici l’idĂ©e fondamentale de Bourdieu sur l’espace social : celui-ci est relationnel. Il n’y a pas de goĂ»ts qui soient en eux-mĂŞmes vulgaires : s’ils le sont, c’est parce qu’on les oppose Ă  d’autres dĂ©finis comme distinguĂ©s. Le golf ne pourrait ĂŞtre distinguĂ© s’il n’existait pas d’autres sports, comme le football, auquel on puisse l’opposer. De fait, la distinction des pratiques sociales se modifie avec le temps, essentiellement en fonction de leur adoption par les classes sociales les plus basses.


     Le diagramme ci-dessus ne reprĂ©sente donc qu’un moment du lien entre positions sociales et pratiques sociales et culturelles. Ce lien change avec les luttes sociales de distinction. Ainsi, le tennis est aujourd’hui bien moins distinguĂ© qu’au moment de la rĂ©alisation des enquĂŞtes (qui datent des annĂ©es 1960) dont est tirĂ© ce graphique. Et, de fait, sa pratique s’est largement vulgarisĂ©e au sein de la petite bourgeoisie.


     Les styles de vie sont ainsi objectivement distinguĂ©s : ils reflètent les conditionnements sociaux qui s’expriment Ă  travers l’habitus. Mais ils sont aussi le produit de stratĂ©gies de distinction, par lesquels les individus visent Ă  restaurer la valeur symbolique de leurs pratiques et goĂ»ts culturels Ă  mesure de leur imitation par des groupes sociaux moins privilĂ©giĂ©s.

La reproduction des hiérarchies sociales


     La reproduction de l’ordre social passe, pour Bourdieu, Ă  la fois par la reproduction des hiĂ©rarchies sociales et par une lĂ©gitimation de cette reproduction. Bourdieu pense que le système d’enseignement joue un rĂ´le important dans cette reproduction, au sein des sociĂ©tĂ©s contemporaines. Bourdieu Ă©labore ainsi une thĂ©orie du système d’enseignement qui vise Ă  montrer :

  1. qu’il renouvelle l’ordre social, en conduisant les enfants des membres de la classe dominante à obtenir les meilleurs diplômes scolaires leur permettant, ainsi, d’occuper à leur tour des positions sociales dominantes,
  2. qu’il lĂ©gitime ce classement scolaire des individus, en masquant son origine sociale et en faisant de lui, au contraire, le rĂ©sultat des qualitĂ©s innĂ©es des individus, conformĂ©ment Ă  l’« idĂ©ologie du don Â».

     Dans La reproduction, Pierre Bourdieu, avec Jean-Claude Passeron, s’efforce de montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique Â», qui contribue Ă  donner une lĂ©gitimitĂ© au rapport de force Ă  l’origine des hiĂ©rarchies sociales. Comment cela est-il possible ? Bourdieu croit tout d’abord constater que le système Ă©ducatif transmet des savoirs qui sont proches de ceux qui existent dans la classe dominante. Ainsi, les enfants de la classe dominante disposent d’un capital culturel qui leur permet de s’adapter plus facilement aux exigences scolaires et, par consĂ©quent, de mieux rĂ©ussir dans leurs Ă©tudes. Cela, pour Bourdieu, permet la lĂ©gitimation de la reproduction sociale. La cause de la rĂ©ussite scolaire des membres de la classe dominante demeure en effet masquĂ©e, tandis que leur accession, grâce Ă  leurs diplĂ´mes, Ă  des positions sociales dominantes est lĂ©gitimĂ©e par ces diplĂ´mes. Comme il le note, « les verdicts du tribunal scolaire ne sont aussi dĂ©cisifs que parce qu’ils imposent la condamnation et l’oubli des attendus sociaux de la condamnation Â». Autrement dit, pour Bourdieu, en masquant le fait que les membres de la classe dominante rĂ©ussissent Ă  l’école en raison de la proximitĂ© entre leur culture et celle du système Ă©ducatif, l’école rend possible la lĂ©gitimation de la reproduction sociale.


     Ce processus de lĂ©gitimation est, pour Bourdieu, entretenu par deux croyances fondamentales. D’une part, l’école est considĂ©rĂ©e comme neutre et ses savoirs comme pleinement indĂ©pendants. L’école n’est donc pas perçue comme inculquant un arbitraire culturel proche de celui de la bourgeoisie – ce qui rend ses classements lĂ©gitimes. D’autre part, l’échec ou la rĂ©ussite scolaire sont, le plus souvent, considĂ©rĂ©s comme des « dons Â» renvoyant Ă  la nature des individus. L’échec scolaire, processus fondamentalement social, sera donc compris par celui qui le subit comme un Ă©chec personnel, renvoyant Ă  ses insuffisances (comme son manque d’intelligence, par exemple). Cette « idĂ©ologie du don Â» joue, pour Bourdieu, un rĂ´le dĂ©terminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en dĂ©coule.


     Ces thèses sont reprises et dĂ©veloppĂ©es dans La Noblesse d’État publiĂ© en 1989 en collaboration avec Monique de Saint-Martin. Bourdieu met en avant l’emprise de plus en plus grande de ce qu’il nomme le « mode de reproduction Ă  composante scolaire Â», qui fait du diplĂ´me un vĂ©ritable « droit d’entrĂ©e Â» dans les entreprises bureaucratiques modernes, mĂŞme pour la bourgeoisie industrielle qui s’en est longtemps passĂ© pour transmettre ses positions sociales. Aujourd’hui, presque toutes les classes sociales sont condamnĂ©es Ă  assurer l’obtention par leurs enfants de diplĂ´mes scolaires Ă  mĂŞme de reproduire leur position sociale, jusque et y compris les propriĂ©taires d’entreprise, dont les enfants doivent avoir un diplĂ´me pour diriger Ă  leur tour l’entreprise. Cela a transformĂ© profondĂ©ment le système scolaire, en particulier le champ des grandes Ă©coles du pouvoir. Ainsi, Bourdieu s’efforce de montrer que les grandes Ă©coles traditionnelles, oĂą les compĂ©tences scolaires traditionnelles dominent, sont aujourd’hui concurrencĂ©es par de nouvelles Ă©coles, proche du pĂ´le dominant du champ du pouvoir. L’École normale supĂ©rieure a ainsi perdu sa place dominante au profit de l’ENA. Dans le mĂŞme temps, des « Ă©coles refuges Â» (souvent des Ă©coles de gestion comme l’European Business School, pour reprendre l’exemple de Bourdieu), aux exigences scolaires faibles, sont apparues, dont la fonction est de permettre Ă  des enfants issus des classes dominantes d’acquĂ©rir des diplĂ´mes qu’ils ne peuvent obtenir dans les grandes Ă©coles.






Chapitre : Sociologies spécialisées



     Pierre Bourdieu a, Ă  partir de son appareil conceptuel, abordĂ© l’étude de nombreux sous-champs de la sociologie, comme la sociologie du sport, la sociologie politique, la sociologie religieuse, etc.

  - Sous-chapitre : La sociologie des mĂ©dias






Chapitre : Critiques



     L’œuvre de Pierre Bourdieu a Ă©tĂ© l’objet d’une attention critique toute particulière, Ă  la mesure de son influence dans les sciences sociales. Il est difficile de faire apparaĂ®tre une seule ligne de force dans ce qui est reprochĂ© Ă  un travail Ă©talĂ© sur près de quarante ans. Ces critiques (pour se limiter Ă  celles des milieux acadĂ©miques) sont venues de diverses Ă©coles de pensĂ©es en sciences sociales — des marxistes aux partisans de la thĂ©orie de l’acteur rationnel — et ont portĂ© sur des aspects très divers de ce travail.


     Une critique domine, toutefois : celle-ci porte sur la nature des dĂ©terminations sociales dans la thĂ©orie de Pierre Bourdieu, qui sont dĂ©crites comme rigides et simplificatrices (critique du « dĂ©terminisme Â»). Au concept d’habitus, on a pu ainsi reprocher de poser Ă  nouveau les problèmes qu’il entendait rĂ©soudre : entre le dĂ©terminisme absolu des structuralistes (oĂą le sujet est soumis Ă  des règles) et la libertĂ© sans limite des existentialistes, le concept d’habitus, pensĂ© par Bourdieu pour dĂ©passer cette opposition, n’y parvient sans doute qu’incomplètement, penchant vers une certaine forme de dĂ©terminisme. L’action des agents est, en effet, en dernière analyse, le produit des dĂ©terminismes que fait peser sur eux le monde social et qui trouvent leur reflet dans les dispositions constitutives de leur habitus. On peut toutefois objecter ici que cette critique ignore ce que Pierre Bourdieu a rappelĂ© dans de nombreux ouvrages, Ă  savoir que l'habitus est un principe puissamment gĂ©nĂ©rateur et d'invention. Plus gĂ©nĂ©ralement, l'Ă©conomiste Robert Boyer a montrĂ© que la sociologie de Pierre Bourdieu Ă©tait très bien armĂ©e pour penser les changements du monde social (au-delĂ  des reproductions dĂ©terministes qui existent de fait). Le philosophe Jacques Bouveresse rappelle que « Bourdieu a Ă©tĂ© accusĂ© rĂ©gulièrement de proposer des analyses du monde social qui ne peuvent conduire qu’au nihilisme et Ă  un sentiment d’impuissance plus ou moins radicale Â» mais souligne « qu’il cherchait [...] exactement le contraire de cela : une forme d’idĂ©alisme rĂ©aliste, appuyĂ© sur la connaissance, plutĂ´t que sur les dĂ©sirs, les rĂŞves, les grandes idĂ©es et les bonnes intentions Â».


     Pierre Bourdieu est Ă©galement critiquĂ© pour son emploi d’un important jargon et de nĂ©ologismes derrière lesquels se trouvent des idĂ©es que certains de ses critiques considèrent comme simples . Dans Questions de sociologie, Pierre Bourdieu dĂ©fend l’utilisation d’un vocabulaire et d’une syntaxe complexes : un langage spĂ©cifique est nĂ©cessaire pour ĂŞtre prĂ©cis, et rompre avec les « automatismes de la pensĂ©e Â». Les sciences sociales utilisent la langue ordinaire comme un outil : elles doivent donc modifier cette langue, en ce qu’elle transmet, dans son vocabulaire, des reprĂ©sentations et des visions non scientifiques de la sociĂ©tĂ©. Il note Ă©galement que cette exigence d’accessibilitĂ© n’est demandĂ©e qu’à la sociologie, et non Ă  d’autres disciplines comme la philosophie ou la physique.






Chapitre : Principales œuvres de Bourdieu



     Les titres signalĂ©s par un * sont les plus accessibles.






Chapitre : Prix et distinctions







Chapitre : Annexes


  - Sous-chapitre : Filmographie

    Liste :
  • 1984 : Entretien de Pierre Bourdieu avec Didier Eribon, cassette vidĂ©o du CNRS.
  • 1990 : Grands entretiens. Pierre Bourdieu, Antenne 2 avec Antoine Spire, Miguel Benasayag et Pascale Casanova. Cf. Si le monde social m'est supportable… Ă©ditions de L'Aube, 2004.
  • 1991 : Pierre Bourdieu, Chercheur de notre temps, vidĂ©o du CNDP.
  • 1991 : Bourdieu, RĂ©flexions faites, Ă©mission de la SEPT, diffusĂ©e le 31/03/1991.
  • 1998 : Grand entretien du Cercle de minuit, avec Laure Adler, France tĂ©lĂ©vision (France 2), avril 1998.
  • 1999 : Entretien Pierre Bourdieu et GĂĽnter Grass, Arte, diffusĂ© le 5/12/1999.
  • 1999 : Le champ journalistique, intervention filmĂ©e de Pierre Bourdieu au Collège de France. Cette intervention est Ă  l’origine du livre Sur la tĂ©lĂ©vision.
  • 2001 : La sociologie est un sport de combat de Pierre Carles : documentaire cinĂ©matographique sur l’engagement intellectuel de Bourdieu (en salle en 2001, en dvd en 2007).
  • 2002 : Dans Enfin pris de Pierre Carles, le documentariste s’appuie sur un passage de Pierre Bourdieu dans l’émission de Daniel Schneidermann, ArrĂŞt sur images, pour expliciter la thĂ©orie du sociologue sur le champ mĂ©diatique.

  - Sous-chapitre : Articles connexes


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  - Sous-chapitre : Anecdotes

    Liste :
  • En 1981, Bourdieu avec Gilles Deleuze et d'autres intellectuels soutinrent le principe de la candidature de Coluche Ă  l’élection prĂ©sidentielle. Bourdieu voyait dans les accusations de poujadisme portĂ©es contre la candidature de Coluche par les hommes politiques, la volontĂ© de ces derniers de prĂ©server leur monopole de la reprĂ©sentation politique, et de se protĂ©ger contre la menace d’un « joueur Â» qui refuse les règles habituelles du jeu politique, montrant ainsi leur arbitraire.
  • Pierre Bourdieu avait l’habitude de garder dans son bureau une carte de vĹ“ux imitant celles de fin d’annĂ©e mais sur laquelle il Ă©tait inscrit « Joyeux bordel ! Â» au lieu de « Joyeux NoĂ«l ! Â». Cette carte lui avait Ă©tĂ© offerte par ses Ă©tudiants.
  • Un lycĂ©e, Ă  Fronton porte son nom depuis 2007. C'est le premier lycĂ©e de France qui le porte.

  - Sous-chapitre : Liens externes

  - Sous-chapitre : Notes et rĂ©fĂ©rences

  1. ↑ (en) Carlos Alberto Torres, António Teodoro, Critique and utopia: new developments in the sociology of education in the twenty-first century, Rowman & Littlefield, 2007, p. 140.
  2. ↑ autant dans ses ouvrages que dans ses passages à France culture.
  3. ↑ Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004, p. 109. Cf. également la biographie de Marie-Anne Lescouret, Bourdieu, vers une économie du bonheur, collection Grande Biographie, Flammarion, 2008, 540 p.
  4. ↑ Louis Althusser souligne, dans son autobiographie L'avenir dure longtemps, que l'École Normale SupĂ©rieure des annĂ©es d'après-guerre n'Ă©tait pas propice Ă  l'existentialisme : « La mode Ă©tait d'affecter de mĂ©priser Sartre Â». De fait, aucun des normaliens de la gĂ©nĂ©ration de Bourdieu n'est devenu un sartrien notoire, contrairement Ă  leurs cadets (Terray, Badiou, Verstraeten, etc.).
  5. ↑ Ibid., p. 21.
  6. ↑ Ibid., p. 54.
  7. ↑ Sa famille inquiète de sa simple condition de soldat de première classe a informé un colonel béarnais qui a relayé l'information auprès de l'unité, puis plus tard auprès du gouverneur général, lui-même originaire du Sud-Ouest et ancien résistant. À cette époque, la Résidence Générale était en quête de jeunes rédacteurs.
  8. ↑ Ibid., p. 63.
  9. ↑ Ibid., p. 57 et suivantes.
  10. ↑ Ibid., p 65 et suivantes.
  11. ↑ Contrairement à la légende, il ne retourne pas en France métropolitaine quittant Alger dans l'urgence ou fuyant un putsch des Généraux qui se prépare et survient bien des mois après.
  12. ↑ « Pierre Bourdieu, 71, French Thinker and Globalization Critic Â», The New York Times, 25 janvier 2002.
  13. ↑ Philippe Masson, « La fabrication des HĂ©ritiers Â», Revue française de sociologie, n°3, 2001.
  14. ↑ ISA, Books of the Century
  15. ↑ Michel OfferlĂ©, « Engagement sociologique : Pierre Bourdieu en politique Â», Regards sur l’actualitĂ©, n°248, 1999.
  16. ↑ Toutefois, Pierre Bourdieu relativise ce changement, qui lui semble rĂ©sulter de l’impression fausse induite par la transformation du champ intellectuel, conduisant les intellectuels vers des positions conservatrices, alors que ses propres positions demeuraient inchangĂ©es. Ainsi, dans la revue Vacarme, Ă  la question « Les annĂ©es 1994/1995 — les suites de la publication de La Misère du monde, le mouvement social de dĂ©cembre 1995 — constituent visiblement pour vous un tournant politique. Ou plutĂ´t, elles constituent un tournant dans la façon dont vous ĂŞtes perçu. La chronologie est-elle aussi simple ? Ă€ supposer qu’elle fonctionne, pourquoi ce moment prĂ©cis ? Et s’il y a cĂ©sure politique, correspond-elle Ă  une cĂ©sure Ă©pistĂ©mologique ? Â», Pierre Bourdieu rĂ©pondait « Ă‡a me surprend toujours quand on parle de « tournant Â». (…) Bien sĂ»r, on peut se dire : comment se fait-il qu’il « passe Ă  la politique Â» ? En fait, c’était dĂ©jĂ  lĂ . Vous le dites vous-mĂŞme : il a un tournant dans la façon dont je suis perçu. Je pense que c’est essentiellement ça. Un changement, cela peut tenir Ă  la chose vue ou Ă  la perception. Du cĂ´tĂ© de la perception, je vois bien un certain nombre de choses : le monde intellectuel a beaucoup changĂ© et c’est peut-ĂŞtre parce que je n’ai pas beaucoup changĂ© sur l’essentiel que je parais avoir changĂ©. Â»
  17. ↑ « On a lĂ  un exemple typique de cet effet de croyance partagĂ©e qui met d’emblĂ©e hors discussion des thèses tout Ă  fait discutables. Il faudrait analyser le travail collectif des “nouveaux intellectuels” qui a créé un climat favorable au retrait de l’État et, plus largement, Ă  la soumission aux valeurs de l’économie. Je pense Ă  ce que l’on a appelĂ© “le retour de l’individualisme”, sorte de prophĂ©tie auto-rĂ©alisante qui tend Ă  dĂ©truire les fondements philosophiques du welfare state et en particulier la notion de responsabilitĂ© collective (dans l’accident de travail, la maladie ou la misère), cette conquĂŞte fondamentale de la pensĂ©e sociale (et sociologique). Le retour Ă  l’individu, c’est aussi ce qui permet de « blâmer la victime Â», seule responsable de son malheur, et de lui prĂŞcher la self help, tout cela sous le couvert de la nĂ©cessitĂ© inlassablement rĂ©pĂ©tĂ©e de diminuer les charges de l’entreprise Â» dans Contre-feux, Liber-Raison d’Agir, 1998, pp. 14-15.
  18. ↑ Cf. par exemple Jeffrey C.Alexander, La Réduction. Critique de Bourdieu, Cerf, 2000.
  19. ↑ Le Nouvel Observateur, n° 1765, 3 septembre 1998.
  20. ↑ Pierre Bourdieu, « Analyse d’un passage Ă  l’antenne Â», Le Monde diplomatique, avril 1996. [lire en ligne].
  21. ↑ Comme le note Luc Boltanski : « L’œuvre [de Pierre Bourdieu] est en partie de la tradition revisitĂ©e. Au-delĂ  du relief personnel, il a effectuĂ© un travail de synthèse et de transmission de la tradition sociologique. Â», Le Monde, 25 janvier 2002.
  22. ↑ Sur cette question, on peut lire les textes réunis dans le n°579/580 de la revue Critique, en particulier ceux de Ch. Chauviré et de R. Shusterman.
  23. ↑ Les MĂ©ditations pascaliennes (Seuil, 1997) livrent ainsi la « philosophie nĂ©gative Â» sur laquelle dĂ©bouche, selon Bourdieu, sa sociologie. Le titre est un Ă©cho aux MĂ©ditations cartĂ©siennes de Husserl, autre source d’inspiration de Bourdieu.
  24. ↑ Ibid., p.9.
  25. ↑ Choses dites, Minuit, 1987, p. 147.
  26. ↑ Questions de sociologie, Minuit, p. 134.
  27. ↑ Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 88.
  28. ↑ Réponses, Seuil, 1992, p. 239.
  29. ↑ Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 104.
  30. ↑ La Distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, 1979.
  31. ↑ Choses dites, Minuit, 1988, p. 77.
  32. ↑ Le Sens pratique, op. cit, pp. 103-104.
  33. ↑ Raisons pratiques, Seuil, coll. Points, 1996, p. 153.
  34. ↑ La distinction. Critique sociale du jugement, Minuit, 1979.
  35. ↑ Pierre Bourdieu, « Le capital social Â», Actes de la recherche en sciences sociales, n°31, 1980, p. 2.
  36. ↑ Schéma simplifié extrait de Raisons pratiques, Seuil, coll. Points, 1996, p. 21.
  37. ↑ Cf., en particulier, « Espace social et genèse des classes Â», Actes de la recherche en sciences sociales, n°52-53, 1984.
  38. ↑ Question de sociologie, Minuit, 1984, p. 201.
  39. ↑ Raisons pratiques, op.cit., p. 19.
  40. ↑ Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction, Minuit, 1970.
  41. ↑ Le sociologue Alain Accardo, s'appuyant sur les travaux de Bourdieu, peut ainsi Ă©crire : « sous couvert de valoriser les acquis proprement scolaires, l'École valorise surtout ce qu'elle est incapable de faire acquĂ©rir (le capital culturel hĂ©ritĂ© et incorporĂ©). Â» (Le petit-bourgeois gentilhomme. Sur les prĂ©tentions hĂ©gĂ©moniques des classes moyennes, Agone, coll. « Contre-feux Â», 2009, p. 75.)
  42. ↑ Ibid., p. 249.
  43. ↑ La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989
  44. ↑ op. cit., p.406.
  45. ↑ (par exemple dans Questions de sociologie, Editions de Minuit, 1980, pp. 134-135
  46. ↑ Travailler avec Bourdieu, Encrevé et Lagrave (dir.), Flammarion, 2002, pp. 275-278
  47. ↑ Jacques Bouveresse, « Bourdieu, savant et politique Â», CitĂ©s 1/2004 (n° 17), p. 133-141. [lire en ligne]
  48. ↑ Alain Minc, Le Crépuscule des petits dieux
  49. ↑ Question de sociologie, op.cit., p. 37 et suivantes.
  50. ↑ « La reprĂ©sentation politique Â», Actes de la recherche en sciences sociales, n°36-37, 1981, p. 7. [lire en ligne]
  51. ↑ On peut voir cette carte derrière Bourdieu dans la confĂ©rence « Sur la tĂ©lĂ©vision Â» de mai 1996 (Collège de France / CNRS).
La version du 23 fĂ©vrier 2008 de cet article a Ă©tĂ© reconnue comme « bon article Â» (comparer avec la version actuelle).
Pour toute information complémentaire, consulter sa page de discussion et le vote l’ayant promu.

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